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-L'ENLUMINURE (2)---
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L'ART DE L'ENLUMINURE, les techniques

Lettrine enserrant un enlumineur à sa tablette de travail réglable.

Vitae sanctorum, codex du XIIe siècle, Italie, Oporto, Biblioteca Municipal


L'enlumineur commence à travailler en ébauchant une esquisse à la mine de plomb1, ou à la pointe sèche1 avant de le repasser à l'encre avec une plume1 fine. Il peut aussi choisir un motif préexistant dans un catalogue de formes qu'il a en mémoire ou copier un modèle tiré d'un carnet, dont on sait que l'usage était fréquent. Ce faisant, il transférait sur sa feuille le modèle choisi à l’aide d’un poncif. C'est un "procédé utilisé par les peintres pour reproduire un motif. Le dessin, dont les lignes principales sont percées de trous d’aiguille rapprochés, est tamponné au moyen d’une étoffe imbibée d’un liquide de couleur noire appelé poncette, de manière à être reproduit en décalque."
extrait de http://www.bm-troyes.fr/bmtroyes/pages/nv/enluminure/enlu3.htm
 
Le cas échéant, il pose ensuite des feuilles d'or aux emplacements que le chef du scriptorium lui aura indiqués, opération délicate que celle du doreur, que nous décrirons plus loin. Enfin, l'enlumineur prend son pinceau pour couvrir le manuscrit de ses peintures de différentes couleurs. Le pinceau est fait d'un manche en bois, travaillé de manière ergonomique pour faciliter la prise de l'artiste. Au bout du manche vient se placer une touffe de poils (les soies) de rongeur de petite taille (martre, écureuil, zibeline, hermine), qui faisait une pointe fine, voire très fine. Comme sur les pinceaux actuels, cette touffe était fixée par une petite virole, à la différence près que le petit cylindre qui la constitue n'était pas en métal, mais généralement taillé dans un segment de tuyau de plume. De ce pinceau, donc, l'enlumineur fait des aplats de couleur, commençant par les teintes les plus claires et terminant par les plus foncées. Il ne les mélange jamais mais les superpose, attendant chaque fois que la précédente couleur a bien séché. Cela lui permet ainsi de nuancer ses teintes ou de donner un effet à celles-ci, comme les ombres. Enfin, il repasse les contours du dessin à l’encre pour éliminer les débordements de peinture ou de dorure et faits des rehauts, par l'or ou la couleur, sur les décors qu'il veut aviver (rehausser).

1. Outil déjà examiné au chapitre du copiste
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Les couleurs sont à base de pigments d'origine naturelle, mais ceux-ci ne s'utilisent pas seuls, comme nous allons le voir plus bas. Ils sont l'élément tinctorial de la matière colorée, qui a besoin de divers éléments et de différentes transformations pour être composée.

Le pigment est d'abord broyé sur une pierre très dure (porphyre ou granit, par exemple) à l'aide d'un pilon, d'une molette , souvent avec un solvant acide comme le vinaigre. Quelle que soit sont origine, le pigment broyé, par une opération appelée "détrempe" ou "tempera" (mot italien du XVIe s. environ), sera mélangé à de l'eau et à un liant, qui permettent de former une matière colorée utilisable et qui fixe la couleur sur le support. Le mordançage (application d'un mordant, du latin mordere : mordre) fixe aussi la couleur, mais s'unit d'avantage au support par son caractère corrosif. Certaines recettes de couleurs utilisent des adjuvants, comme l'eau de miel ou de sucre, qui assure la souplesse de la matière, ou des substances aromatiques, comme le clou de girofle, qui est un excellent adjuvant de conservation. La détrempe permet donc de constituer une substance utilisable et qui tient au support. Les liants et les mordants sont nombreux, nous en présentons ici les principaux. Ceux qui se présentent sous forme de pigment sont classés dans les tableaux des couleurs, car ils peuvent être teintés : voir pigments blancs.
 

 

 
  NOM (latin)
ORIGINE   COMMENTAIRES
Alun (alumen Mordant constitué par un sulfate double de potassium et d'aluminium hydraté, extrait de roches, souvent de la bauxite. Utilisé depuis l'antiquité, l'alun fut longtemps très cher et très disputé commercialement.  
 Blanc d'oeuf, glaire d'oeuf, clair d'oeuf, albumine
(albamen, albumen, albamentum, albumentum)
On le rompt à l'éponge pour qu'il perde sa viscosité, c'est le liant le plus usité avec la gomme arabique.   
 
Colle de Peau
(kolla en grec, colla en latin)
 
Liant protéinique, obtenu par cuisson de la peau de divers animaux, notamment le lapin, le chien, le bœuf
 
 
Eau de colle,
de miel,
de sucre,
de gomme
 
Solutions de différents liants. Précisons que la colle utilisée est une gélatine, et que la gomme est le plus souvent adragante ou arabique.
 
 
Fiel, bile
(bilis, fel, felle, fellis)
 
Substance jaunâtre, riche en composés d'acide cholique, sécrétée par le foie, utilisée comme mordant.
 
 
Pierre de fiel, Bézoard,
bezahar, bezar, bezaar, bezoar
(bezardicum, lapis bezoarticus, lapis bezoar, lapis de goa)
Bézoard enchâssé en pendentif d'or, trouvé à Ugarit
(auj. Ras Shamra,
XIVème - XIIème siècle avant notre ère)
 
 
"De l'arabe bãzahr, du perse pã(d)zahr = pierre à venin (la mention Perse apparaît vers le Xe s, la mention arabe dès le VIIe-VIIIe s. )
"VIIII Lapidis Bezoardici Orientalis. gran" extrait d' une recette de médecine galénique rédigée par l'alchimiste Alexander Seton (1641)
 
Concrétion minérale de l'estomac et des intestins des herbivores, qui peut être volumineuse chez le cheval et à laquelle on attribuait jadis une valeur d'antidote et de talisman. Corps étranger trouvé dans l'estomac."
extrait de :
http://www.ecofac.org/Canopee/N15/N1509_
CongoBezoard/CongoBezoard.htm
Il était confondu, par erreur, avec un concentré de fiel .

 

La formation des bézoards est principalement liée à l’absorption de poils par léchage (trichobézoard). Des observations récentes montrent leur présence chez la chèvre, le mouton, le porc, le cheval, le chameau ...

Application de bézoard en antidote à un homme empoisonné, extrait d'Ortus Sanitatis de Johannis de Cuba, Strasbourg 1483.
 
Salpêtre
latin médiéval : (salpetrae : litt. sel de pierre)
 
Latin ancien : nitrum (nitre)
grec ancien (passé au latin) : aphronitrum
(aphronitrum )
formé peut-être à partir d'Aphrodite et de nitre. ( VIIIe s. chez Isidore de Séville). Cet aphronitre, ou fleur de nitre est aussi appelé écume de nitre, à cause de l'aspect mousseux que prend le nitre sous la forme du salpêtre.
 
C'est le nitrate de potassium (KNO3), un sel utilisé bien sûr comme mordant.
"Le salpêtre se forme naturellement dans tous les lieux humides où existent des matières animales riches en azote, c'est-à-dire dans les caves, les étables, les fosses à fumier, ainsi que sur les murs des habitations [cela explique les déclarations des alchimistes comme quoi la matière première doit être recherchée jusque dans le fumier]."
extrait de :
http://perso.club-internet.fr/hdelboy/salpetre.htm
 
formation de salpêtre
 
Sel ammoniac
Sel d'Ammon
(ammoniacus)
 
Chlorure d'ammonium (NH4CI)
On en trouve mention chez Pline, qui explique que le sel ammoniac est le sel des sables (ammos = sable) : c'est, en effet, surtout dans des terres sablonneuses qu'il est produit. Dioscoride (Mat. Med. , V, 126) en disait : " le sel ammoniac est facile à diviser dans le sens de ses fibres
droites ".
 
Précisons que les déchets azotés de l'urine se transforment à l'air en ammoniac (ou ammoniaque). L'urine est donc souvent cité comme mordant dans des préparations de pigments.
 
C'est surtout la filiation du dieu égyptien Ammon qui est privilégiée dans son étymologie, ammoniacum étant entendu comme lieu du dieu Ammon, sous-entendu de son temple, où le sel ammoniac était produit à partir des crottes de chameaux ).
 
Suif
sebum (sevum, saevum)
 
C'est la graisse de différents ruminants, utilisée comme liant.
 

 
Tartre
latin médiéval : tartarum, grec : tartaron.
"Tartarum en latin est le nom de la partie la plus souterraine de l'Enfer mythologique, négatif du ciel en ce qu'il est aussi éloigné de la terre qu'elle ne l'est du ciel. C'est l'enfer des divinités, en fait, le lieu où Zeus précipitait ceux qu'il avait vaincus- Titans et Cyclopes par exemple. "
extrait de :
http://www.chilton.com/paq/
archive/PAQ-99-216.html
 

Les mordants appelés ainsi sont différents sels d'acide tartrique : Bitartrate, carbonate de potassium ou de calcium qui se forment dans les vins (lie) ou dans les eaux calcaires. L'enluminure utilisait fréquemment de la crème de tartre (c'est du bitartrate de potassium purifié, obtenu en décomposant par la chaleur, dans un creuset de fer) ou du tartre vitriolé (tartre mêlé à l'huile de vitriol)

acide tartrique : poudre et cristaux


Crème de tartre

tartre rouge sorti d'une cuve de vin
 
Vinaigre
(acetum)
 
C'est une fermentation de l'alcool qui produit l'acide acétique utilisé pour la fabrication due ce mordant aisé à fabriquer et de coût très raisonnable.

 
 

 
Malheureusement, nous n'illustrerons quasiment pas les pigments étudiés par des enluminures. Les techniques en ce domaine sont récentes et, d'autre part, il nous est parfois difficile, voire impossible à ce jour, de déterminer quel type exact de pigment on a utilisé dans telle ou telle peinture. On le comprendra mieux par les analyses de pointe en ce domaine, comme celle "réalisée grâce à Aglae (Accélérateur Grand Louvre d’Analyse Élémentaire) qui permet de déterminer la nature des pigments et des encres utilisés, sans prélever de matière et sans endommager le manuscrit. Le principe consiste à envoyer un faisceau de protons (accélérés) sur la zone de couleur à analyser (technique PIXE, pour Proton Induced X-ray Emission). Ceci va se traduire par l’émission de rayons X, dont l’énergie sera caractéristique de la matière traversée et de sa concentration (analyse qualitative et quantitative). Cette opération qui ne dure que quelques minutes, a été répétée en différents endroits, sur une page – un folio – caractéristique, c’est à dire regroupant l’ensemble des couleurs présentes dans le manuscrit, sur un autre folio, choisi, lui, pour sa particularité par rapport au reste du document et enfin, sur quelques autres pages prises au hasard pour détecter des variations éventuelles dans la composition des encres.
Utilisée pour sa facilité de mise en œuvre et le fait qu’elle permet de préserver le document original, la technique a tout de même quelques limites : en effet, le carbone et l’oxygène sont des éléments chimiques trop « légers » pour être détectés. De ce fait, la matière organique est très mal perçue. Une couleur étant formée par des pigments (organiques ou minéraux), dont la cohésion et l’adhérence au support sont assurées par un liant organique, des extrapolations sont parfois nécessaires, ainsi que le recours à des techniques complémentaires, comme l’observation au microscope. Et c’est pourquoi des colorants organiques comme le bleu d’indigo, le rouge de garance, ou encore les roses et les violets ne peuvent pas être identifiés, alors que les pigments minéraux comme l’azurite (carbonate de Cuivre donnant la couleur bleue), le vermillon (bien connu pour son rouge caractéristique !), le minium (oxyde de plomb donnant une couleur rouge-orangé), les différents pigments à base de cuivre donnant le vert, et les encres, composées en grande partie de sulfates métalliques (notamment du fer), sont correctement analysés.
L’intérêt d’une telle analyse est clair : elle permet d’identifier les pigments caractéristiques d’une époque, voir parfois même d’un enlumineur, constituant en quelque sorte sa signature ; la caractérisation des encres renseigne plutôt sur la chronologie du manuscrit. Autant d’informations précieuses, qui aident les spécialistes à réécrire l’histoire."

extrait de : http://www.espace-sciences.org/contenu.asp?rub=332&norubsite=4

Cette technique de pointe, prometteuse, a été utilisée, par exemple, par Claude Coupry, du Laboratoire de dynamique, interactions et réactivité (LADIR, CNRS-Université Paris 6). Ce dernier a cherché in situ à identifier les colorants de deux manuscrits à peintures conservés dans le Languedoc. Hélas, la méthode n'est ni disponible ni possible partout, et on continue à employer majoritairement des méthodes plus "classiques" de chromatographie (chromatographie liquide haute performance) et de spectrométrie.
 

 
 

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