ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
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ABBAYE
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LE SCRIPTORIUM
Enlumineurs ornant des manuscrits. Extrait du
"Roman de la Rose" (1300), BNF Ms. Fr. 25526, f. 77v.
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-L'ENLUMINURE
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ETYMOLOGIES


Dans son Glossarium mediae et infimae Latinitatis de 1678, le sieur Du Cange met sous la plume du célèbre Alcuin (vers 735-804) la première occurrence du verbe latin inluminare (puis illuminare, de lumen, la lumière) dont il a connaissance dans son acception esthétique : mettre en lumière, embellir, orner (Du Cange cite aussi des synonymes d'illuminare : pingere, coloribus, adumbrare): "Quosdam stellarum ordine, ceu picto cujuslibet magnae domus culmine inluminare gestio". La deuxième citation de Du Cange est extraite d'un ouvrage dont nous avons déjà parlé comme référence importante pour la connaissance des outils du copiste, que Du Cange nomme Liber de Quadripertito exercitio cellae, longtemps attribué au prieur Guigues du Chastel, successeur du fondateur des Cartusiens, saint Bruno, mais écrit en fait par Adam Scot vers 1190. Au chapitre 36 de ce livre, on peut lire : "Libris utique vel praeparandis, vel conficiendis, vel ligandis, vel emendandis, vel ornandis, vel iluminandis, vel intitulandis, vel iis, quae ad ista pertinent, ordinandis, faciendis et perficiendis intendere debet." La vie des abbés de Saint Albans (Vitae Abbatum S. Albani, vers 1225) parle, toujours selon Du Cange, de "librum non scribant, nec illuminent", et plus loin, de "missale auro illuminatum".

Le français "enluminer" nous vient, bien sûr, directement du latin, et apparaît au XIIIe siècle, avec ses dérivés : "enluminure", du latin : illuminatio, illustratio ; "enlumineur", du latin illuminator (ou pictor) : "praecipuusque scriptor, et librorum illuminator" trouve t-on chez Orderic Vital (Ordericus Vitalis, 1075-1143), cité toujours par Du Cange. C'est l'art d'éclairer, d'orner, d'embellir, de colorer le texte, par des peintures et des décors variés.

Le terme de "miniature", quant à lui, est peut-être né de différents contresens pour désigner les décors des manuscrits. Le miniator latin est un "escriveur de vermillon", en fait, de rouge, si celui-ci pouvait être vermillon, en effet, il avait été surtout, dans l'antiquité, de cinabre ou de minium : ce dernier est caractéristique des premières lettrines de couleur. Par un glissement homophonique, ce miniatus (enduit de minium) a pu être confondu avec minor, minimus, minutus, désignant des choses de petite taille, ou avec le verbe diminuerer (réduire), confusion appliquée particulièrement aux décors des manuscrits, souvent de taille modeste : cette acception est utilisée de nos jours par les spécialistes pour parler des scènes décoratives d'une page enluminée. C'est ainsi que Benvenuto da Imola (vers 1330-1387), le grand commentateur de Dante, précise que les Parisiens disent "illuminiare" quand les Italiens disent "miniare". Si on fait dériver, dès le milieu du XVIe siècle, le français "miniature" de l'italien "miniatura", lui-même tiré du latin cité plus haut, il ne faut pas oublier, cependant, le terme français "mignature", qui commence à être utilisé au XVIIe siècle, avec une orthographe qui peut le rapprocher de "mignard" : mignon, gracieux. Or, c'est bien de cela qu'il s'agit dans la définition de la miniature donnée par nos premiers dictionnaires, comme celui de l'Académie Française de 1694 : "Sorte de peinture delicate qui se fait à petits points. Portrait de miniature. Portrait en miniature. Petite miniature". Quelques années auparavant, en 1672, le célèbre livre de Claude Boutet, maintes fois réédité, portait un titre bien explicite, qui le rapproche, cette fois, de l'enluminure : "L'Ecole de la Mignature, Dans laquelle on peut aisement apprendre a peindre sans Maitre, ainsi que les secrets de faire les plus belles couleurs; l'Or Bruni, & l'Or en Coquille. Avec la Methode pour Etudier l'Art de la Peinture tant a Fresque, en Detrempe, & a l'Huile, que sur le Verre, en Email, Mosaique & Damasquinure: l'Eclaircissement sur l'utilite des Estampes: l'Instruction pour la connoissance des Tableaux: les Sentimens sur la Peinture & sur les differens Gouts des Nations, & un Dictionaire des Termes les plus usitez dans l'Art."
 
La miniature finira par désigner une technique particulière du portrait en petit format, cette image-souvenir des êtres aimés que l'on conserve tendrement, jusqu'à ce que naisse...la photographie. Exécuté à chaud, en émail, sur des fonds de métal, sa technique est associée par la suite à celle de l'enluminure, à froid, avec de l'aquarelle et de la gouache, posées à l'eau par tous petits points ou petits traits sur une mince plaque d'ivoire ou une feuille de parchemin. La miniature est, dans ce cas, toujours entourée d'un cadre et protégée d'un verre légèrement bombé : Par extension, on désignera par là les décors des tabatières, des étuis et autres objets de luxe.

L'ART DE L'ENLUMINURE, introduction


L'art de la décoration des manuscrits ne naît pas avec l'art chrétien, bien entendu, il le précède. Nous avons tous eu l'occasion d'admirer de splendides papyrus égyptiens décor, et quelques exemples ont déjà été présentés dans cet article : ils datent de plusieurs millénaires. Cependant, il est intéressant de noter que sur la masse des papyrus égyptiens retrouvés, seule une infime partie comporte des décorations Plus près de nous, les Grecs et les Romains ont utilisé le décor peint, mais leurs papyrus n'ont pas pu être conservés aussi bien que sous le climat sec de l'Egypte : les pertes ont été si considérables que nous ne possédons aucun rouleau antique comportant une séquence complète d'illustrations. Pour cette raison, nous n'avons pas vraiment idée de ce qu'a représenté la décoration dans les textes gréco-romains.

Si la miniature se développe de manière aussi admirable dans d'autres cultures, comme l'art islamique, par exemple, la grande originalité de l'enluminure occidentale, c'est l'initiale ornée. Inventée en Occident, l'évolution de son ornement sera, au fur et à mesure qu'on avance dans le moyen-âge, d'une époustouflante créativité, nous le verrons plus loin. Un des plus vieux exemples connus d'initiale ornée que nous connaissons nous vient de la Bibliothèque Vaticane. C'est une page d'un manuscrit romain de Virgile, qu'on a intitulé Vergilius Augusteus (Ve siècle):
L'initiale est nettement plus grande que les autres capitales du texte, écrites en "capitalis quadrata" (capitales quadrangulaires), écriture apparue vers le IIIe-IVe siècle, et qui dérive de la capitale romaine, la "capitulis monumentalis". Son décor est encore très simple, et se limite à sa taille et à l'épaisseur de ses contours.

Revenons maintenant à l'enlumineur, dont nous avons dit qu'il n'est pas entièrement libre dans la pratique de son art. Le directeur du scriptorium aura, auparavant, désigné le cadre de son travail, parfois à l'aide de notes et de croquis tracés à la mine de plomb, tenant lui-même scrupuleusement compte des desiderata particuliers de l'éventuel commanditaire. Sous la direction du directeur du scriptorium, rappelons-le, un copiste aura tracé le cadre des différents ornements de la page, avant de se lancer dans la copie même du texte, qui précède toujours la décoration du livre. D'autre part, le pictor, appellation la plus fréquent de l'enlumineur vers la fin du moyen-âge, se doit de respecter de multiples conventions d'usage, qui touchent à la taille respective des personnages (elle désigne leur importance), à leur attitude (de sainteté, de péché), à leur gestuelle (les bras, en particulier), etc...N'oublions pas la puissance des images en un temps où une grande majorité de la population ne savait ni lire ni écrire : Elles exprimaient donc des messages avec leur propre langage.

 

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