ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE
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    LE
--SCRIPTORIUM--
.
----LES ORIGINES--


 

Cathédrale d'Amiens, portail sud dit de la Vierge dorée ou de Saint Honoré.
Détail d'une voussure d'un personnage à l'allure de scribe écrivant à son scriptorium,
avec son pennaculum ou calamarium à la main (voir texte) , ses deux atramentii (sing : atramentum),
en forme traditionnelle de corne, passés à travers des trous dans son écritoire

 



AUX --ORIGINES

 


A prononcer le mot "scriptorium", nous sommes nombreux à voir surgir des images tout droit sorties du " Nom de la Rose ", d'Umberto Ecco. Ce lieu magnifiquement décrit par le romancier italien est défini parfois par "salle des moines", ou "lieu où les moines d'une abbaye copient les manuscrits". Plus généralement, on utilise parfois ce mot de nos jours pour parler de "salle dédiée aux travaux d'écriture".

Ce sont vraisemblablement les paléographes du milieu du XIXe siècle qui sont en grande partie responsable du stéréotype du "scriptorium" que tout roman médiéval véhicule. Non pas que ce scriptorium là n'ait pas existé, bien sûr, mais les traditionnelles simplifications dix-neuviémistes ont empêché, pour cette notion comme pour tant d'autres, de prendre conscience des multiples formes, des multiples problématiques que revêt son sens au cours de son histoire. Ainsi, ces simplifications se sont malheureusement répandues dans la quasi-totalité des ouvrages s'y rapportant, qui en uniformisent trop le concept et cachent bon nombre de ses facettes. Nous allons donc tenter ici de remédier quelque peu à cet état de fait.

Toutes les civilisations attachées à l'écrit ont apporté un soin particulier à sa conception et à sa diffusion. Pendant très longtemps, l'écriture est partout un apanage des classes dominant la société civile et religieuse. C'est vrai pour une salle de classe pour les scribes à Ugarit, attenante à un temple de Baal (1353-1336). C'est aussi vrai, en Egypte, où la fameuse bibliothèque d'Alexandrie est, en fait, vers 300 avant notre ère, une ruche intellectuelle extraordinaire qui abrite en son sein des centaines de traducteurs et de copistes issus des milieux les plus nobles. Un peu plus tard encore, les communautés oeuvrant à Qumrân (dès 145 env. avant notre ère), sans doute des Esseniens, qui ont beaucoup de points communs avec les futures communautés monastiques (dévotion, ferveur, abstinence, étude des textes bibliques), possèdent vraisemblablement une sorte de scriptorium : Selon le Père de Vaux et d'autres, c'est bien cela qui occupait la salle 30 on a trouvé une vaste table de près de 5 mètres, plusieurs bancs, ainsi que divers encriers en argile, qu'on peut voir au Musée Rockefeller à Jérusalem.

C'est donc tout naturellement que les chrétiens, moines ou pas, héritent de cette organisation scripturale pour écrire, recopier, traduire des manuscrits, de manière privée ou communautaire et de taille variant selon les besoins et les finances de leurs initiateurs. Le mot scriptorium n'existe pas encore tel que nous le connaissons. Les latins utilisent souvent " scrinium " pour désigner à la fois un bureau d'écriture et un coffret pour ranger livres ou manuscrits. Associant ensuite le lieu d'écriture et un lieu (ou un meuble, ou un fonds) de conservation des livres, les hommes du haut moyen-âge utiliseront d'autres mots latins : cista, cistula, etc : voir mobilier du scriptorium. Le terme " scriptorium" existe, cependant il ne désigne aucunement alors un lieu d'écriture, et ne le sera pas avant longtemps, nous le verrons, mais de plus, il ne sera pas le seul pour désigner l'espace investi par le copiste, nous le verrons aussi.

De l'antiquité romaine au milieu du moyen-âge, le terme employé est un adjectif : scriptorius, scriptorium (sing) scriptoria (plur), qui désigne tout simplement ce qui est "relatif à l'écriture" et qui est formé sur la base de " scriptor " (de scribere : écrire), litt. : "celui qui écrit" : le copiste, le scribe.
 
"La forme substantivée au neutre (scriptorium) a servi à désigner à peu près tout ce qui pouvait entre sous cette définition. C'est en tant qu'adjectif que le mot figure dans l'exemple atramentum (substance noire) scriptorium (pour écrire), autrement dit : encre. De la même façon, on a pu désigner ainsi une "fiole pour écrire" (encrier), un "étui pour écrire" (plumier), une "membrane pour écrire" (parchemin), une "table pour écrire" (écritoire), un "endroit pour écrire" (ce qu'on a aujourd'hui retenu sous l'appellation de "scriptorium"" (contribution à notre article de Denis Muzerelle, du CNRS).
 

Beaucoup de témoignages sur notre sujet parlent, pour les premiers siècles de notre ère, d'initiative privée :
 
Selon Clément d'Alexandrie (+ vers 215), Anaxagore (Ve siècle avant notre ère) employait des scribes pour ses besoins privés, tout comme Atticus, au temps de Cicéron ou Origène lui-même, contemporain de Clément (185-252/254). En 231, quand Origène commença de réviser l'Ancien Testament, son ami Ambroise composa pour lui une équipe de copistes formés de diacres et de vierges rompus à la calligraphie. Un siècle plus tard, saint Jérôme (331-420), qui possède aussi un bureau privé de copistes (deux ou trois, sans doute) voit dans cette activité une source appréciable de revenus pour les couvents et un bon exercice de la lecture pour les moines. A la même époque, saint Augustin, dans sa villa de Taghaste (Tunisie actuelle), transformée en pseudo-monastère, possédait un bureau de ce type. On sait aussi que dans les déserts d'Egypte (Nitrie, les Kellia, Scété), les quelques moines copistes (beaucoup étaient illettrés) écrivaient sur du papyrus, à l'aide du calame (tige de roseau taillée) et de l'encre, comme tous les copistes de l'antiquité, du moins dans cette partie du monde.
 

Nul doute pourtant, que les communautés monastiques naissantes réservaient un espace aux activités d'écriture :
 
A Jérusalem, au IVe siècle, nous sommes certains que le monastère du mont des Oliviers possédait un scrinium très actif. D'après certaines dédicaces de ses oeuvres, on peut déduire qu' Evagre le Pontique (345-399) entretenait des relations serrées avec celui-ci, en partie pour la diffusion de ses écrits. Pallade, dans son " Histoire Lausiaque ", cite le scrinium parmi une liste énumérative des activités du monastère de Tabenne (voir aussi saint Pacôme, abbaye, origines : Haute-Egypte). A Nag Hammadi (Egypte), par exemple, on a trouvé des manuscrits écrits peut-être par des moines du monastère de Pacôme, à Phbôou : leur écriture est soignée mais pas aussi irréprochable que celle qui trahit les ouvrages écrits dans des espaces dédiés à cette fonction, pour un usage durable. Ces écrits ont pu être effectués de manière isolée, par des religieux ou de savants de la région. Toujours à Jerusalem, où, d'après une liste du moine Anastas Vartabed, la communauté arménienne aurait possédé près de 70 monastères au VIIe siècle, celle-ci avait fondé au Ve siècle un scrinium.

En Occident, on sait que la copie des manuscrits s'effectue dès le début de l'installation des communautés monastiques. En Gaule, dans les monastères de saint Martin, on sait que ce travail est réservé aux jeunes qui ne peuvent effectuer certains travaux manuels. Dans sa fameuse Règle, le père des Bénédictins, Benoît de Nursie (480-543) ne fait pas mention du lieu correspondant au scriptorium, mais le fait que la règle de Benoît précise que les moines doivent emprunter et lire régulièrement des livres implique de manière assez évidente une activité d'écriture et de reliure au sein du monastère : livres liturgiques, de bibliothèque, réparation des ouvrages, etc... (voir aussi : ABBAYE - LA BIBLIOTHEQUE - INTRODUCTION). La chose est étonnante, alors que Grégoire le Grand nous dit que des antiquarii (sing. antiquarius : copiste, et non bibliothécaire, comme il est dit parfois) travaillaient dans les monastères autour du Mont-Cassin. Nous somme certains, par contre, que Cassiodore (Cassiodorus, + vers 590) avait intégré dans son projet ambitieux d'un grand centre d'études à Vivarium, en Italie, des lieux de copie et de traduction. Cassiodore y était intraitable sur l'orthographe et la ponctuation. En homme classique (rappelons que Cassiodore est homme du siècle, et même homme de pouvoir, et qu'il n'a jamais dans les ordres), il fait appliquer volontiers à ses moines les règles de ponctuation des grammairiens et confie cette tâche difficile, évidemment, aux plus doctes de ses copistes. Cependant, pour certaines parties de la Vulgate de Jérôme, il abandonne cette exigence, sans doute à contre-coeur, et suit en cela la règle hiéronymienne, pour être lisible "per cola et commata" des lecteurs les moins lettrés. Quant à l'orthographe, il avait insisté sur son importance dans ses Institutiones et son De Orthographia. La tâche difficile pour le directeur qu'il était était de faire pondérer les usages orthographiques (il n'y avait pas alors de règles fixes en la matière) quand il s'agissait du texte divin, celui-ci étant au-dessus des règles humaines. C'était la tradition patristique, qui sera aussi suivie par Grégoire le Grand.

A la même époque, justement, Grégoire le Grand (540-604), qui deviendra Pape en 590, n'utilise toujours pas le terme scriptorium pour désigner l'atelier du copiste, mais fait encore usage de "scrinium" ou " archivum "(on disait tablinium, pour des archives publiques), s'agissant des ateliers papaux du Latran, qui conservaient aussi les livres ecclésiastiques, alors qu'il réserve "biblioteca " pour les bibliothèques profanes, terme qui désignait aussi un ensemble de livres (fût-il restreint). Ajoutons que pour cette époque, nous savons que les scriptoria (et bibliothèques) peuvent être décorés, avec inscriptions ou fresques, comme celui d'isidore de Séville, ornés de vers qui nous renseignent sur le contenu des coffres du scriptorium.

Il semble qu'il faille attendre le premier quart du IXe siècle pour que soit attestée la mention " scriptorium " dans son acception "moderne" : le fameux plan de Saint-Gall (817/818) le répertorie comme la salle d'écriture de l'abbaye modèle (infra sedes scribentium, dit le texte), au rez-de-chaussée, au-dessous de la bibliothèque. Il est précisé la place d'une longue table en son centre et sept secrétaires contre les murs. On peut trouver aussi la mention du scriptorium chez Alcuin ou chez Aelfricus ( Glossarium Mediæ Latinitatis, de Charles Dufresne, dit sieur Du Cange, 1678). Il faut pourtant attendre le XIe siècle pour que cette acception soit devenue courante, en particulier dans les coutumiers monastiques, comme celui de Thierry d'Amorbach, le moine de l'abbaye de Fleury qui le rédigea vers 1004, et qu'on peut trouver parmi les Consuetudinum Saeculi X/XI/XII Monumenta Non-Cluniacensia, vol. 7, pt. 3, ed. Kassius Hallinger OSB, Corpus Consuetudinum Monasticorum (Siegburg: Franz Schmitt, 1984).

Cependant, acception courante ne veut dire ni permanente ni univoque. Il semble que l'usage du terme " scriptorium ", devenu substantif, a toujours permis de désigner en latin, à la fois le lieu et le matériel de base du copiste : Victor Gay, dans son "Glossaire archéologique du Moyen Âge et de la Renaissance", nous dit que scriptorium a bien désigné l'ensemble constitué par le pennaculum (ou calamarium calemard, galemard, galimard, gualimart en ancien français : étui pour les plumes) et l'atramentum (ou encaustum [qui donnera encaustique] : l'encrier ). Ce matériel de base, réunis par un lacet ou une chaîne, pendait à la ceinture du copiste, s'est ensuite appelé escriptoire (écritoire) en français, que le Gargantua de Rabelais "portoit ordinairement un gros escriptoire pesant plus de 7000 quintaux, duquel le gualimart estoit aussi gros et grand que les piliers de Enay" (I, 14).

Il n'y a donc rien de définitif qui fige le sens de "scriptorium ", et cela se poursuit bien après Rabelais :
Nous avons dit plus haut que le sieur Du Cange, dans son fameux Glossaire, définissait le " scriptorium "comme la salle du monastère dédiée à l'écriture des livres, littéralement : "cella in monasteries scriptioni librorum destinata", et on ne peut dire qu'il a tort, puisqu'il fournit des citations qui répondent à sa définition. Maitland (" The Dark Ages ", London, John Hodges, 1890, p. 443) s'oppose cependant et prétend que des pièces à destination autre que l'écriture, voire inconnue, grandes ou petites, pouvaient être appelées " scriptoria ". Nous n'avons pas pu vérifier, quant à nous, la véracité d'un tel usage, et il nous parait assez peu crédible, en ce que toutes les mentions du mot portées à notre connaissance depuis l'antiquité ont un lien avec la chose écrite, en conformité avec la racine du mot.

 


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