ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE
 menu du chapitre MEDECINE
     
    LE
    SCRIPTORIUM .
    LES LIEUX-
    --.----
    1e partie
     



La confusion de nos paléographes dix-neuviémistes (voir chapitre précédent) ne touche pas seulement la langue, mais aussi le sens que recouvrait le terme scriptorium. Chaque fois que ceux-ci entraient virtuellement dans une bibliothèque médiévale, ils la remplissaient, tout aussi virtuellement, de rayonnages : une dizaine de livres suffisait pourtant aux anciens pour parler de biblioteca. De même, un coffre rempli de documents suffisait à en faire un archivum ou un scrinium (nous détaillerons cela ailleurs), alors qu'un ou deux secrétaires suffisaient pour parler de bureau d'écriture : notre fameux scriptorium, bien sûr. Mieux, le bureau pouvait être portatif et se déplacer avec son copiste, le tout réduisant alors le scriptorium à sa plus simple expression : une planchette de bois "pour écrire", "qui sert à l'écriture" (à confirmer : l'usage de scriptionale, scripturale). C'est sûrement un matériel de ce type que transportait Sidoine Apollinaire (Apollinaris Sidonius) quand il poursuivit et arrêta un moine qui était parti trop tôt pour l'Angleterre, emportant avec lui un manuscrit que Sidoine fit alors copier par ses secrétaires.

1. 2. 3.

1. Saint Jean écrivant le livre de l'Apocalypse, ouvrage que le diable voudrait tant interrompre, cherchant pour cela à dérober les outils de travail indispensables au copiste : "l'encre qui sert à écrire" : atramentum scriptorium, associée ici à un plumier en un ensemble portatif, en forme de panier ( Livre des Heures, Rouen, vers 1480).
 
2. Ecritoire portatif, gravure de Pierre Giffart, Paleographia graeca (1708) de Dom Bernard de Montfaucon (1655-1741), moine bénédictin de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. L'agrandissement de l'image reproduit la taille réelle de l'objet, long de 25cm.
 
A cause de son ancienneté supposée, on l'appelait "l'écritoire du glorieux apôtre de France saint Denys l'Aréopagite" (1er siècle), Montfaucon décide de le faire graver et reproduire par deux fois. Attribuée 9 livres lors de l'inventaire du trésor de l'abbaye Saint-Denis, elle représentait l'estimation la plus faible de l'inventaire, ce qui lui valut d'être épargnée à la révolution et déposée à la Bibliothèque Nationale...où l'on perd sa trace !
C'est une oeuvre visiblement byzantine : forme générale antique, rinceaux de feuillages. De semblables écritoires ont été trouvés dans des fouilles archéologiques d'Egypte, souvent d'origine Copte.
Le haut de l'écritoire est recouvert de bandes d'argent, ornées de rinceaux de feuillage et de médaillons aux oiseaux. En son centre, un encrier, est suspendu par des attaches à un un anneau quadrilobé : signe que l'écritoire fut restauré en Occident. L'encrier est en bois, pourvu d'un récipient intérieur en cuivre. L'étui pour les calames est en "bois d' Inde" et possède quatre compartiments en cuir noir. L'association des rinceaux et de fonds criblés ne se rencontrent pas avant le XIIe siècle, date présumée de l'objet reproduit.
 
3. Détail du folio 121r des Evangiles de Rossano, sur parchemin pourpre (Codex Rossanensis, Codex Purpureus Rossanensis). Art byzantin. Musée archiépiscopal de Rossano (Calabre, Italie), Ve-VIe siècles. C'est un des plus vieux manuscrits senluminés qui soient parvenus jusqu'à nous, qui plus est sur parchemin, matière qui ne deviendra courante que deux siècles après.
Saint Marc écrit à l'aide d'un scriptorium portatif, On voit quelques calames dépasser d'un étui et l'encrier est suspendu à la partie supérieure de l'écritoire triangulaire.
 

Il n'existait pas, bien sûr, qu'un seul type de lieu où les moines travaillaient à l'écriture ou à l'illustration des textes. De l'antiquité jusqu'au haut moyen-âge, nous n'avons que peu de détails sur l'espace même où évolue le copiste. Nous avons déjà dit que son existence ne fait aucun doute dans nombre de communautés monastiques des premiers siècles, nous ne reviendrons pas là-dessus, mais que savons-nous d'autre ?

Au Ve siècle, Cassiodore, dont il a déjà été question, nous renseigne un peu sur son cabinet de travail à Vivarium : "pourvu intelligemment de lampes* dont le feu donne, sans intervention humaine, une lumière perpétuelle très claire et très abondante...(...) l'heure y étant fournie les jours ensoleillés par un cadran solaire et, de manière continue, par une clepsydre" (horloge à eau).

Cassiodorus, De Institutione divinarum litterarum, Livre I, XXX
* lampes : Les manuscrits latins parlent de crucibolum, absconsa, laterna :
Evangiles byzantins du Xe siècle. Saint Luc lisant à l'aide d'une lampe fixée au bout d'une poulie, qui permet au lecteur de l'abaisser ou de la relever au gré de ses besoins. Cette lampe dérive peut-être d'une coupe à vin populaire, en verre, à partir du IVe siècle en Europe :

Nous avons parlé au premier chapitre du scrinium du Latran, dont Grégoire le Grand disait qu'il abritait aussi les livres religieux. Il y a ainsi de nombreux témoignages de cette cohabitation pendant le moyen-âge : Les collections de livres étaient très restreintes (quelques petites dizaines en moyenne) et tenaient parfois la plupart du temps dans un seul meuble, nous le verrons. Il ne devait pas être difficile de mettre dans un autre meuble, voire une étagère, les outils nécessaires au copiste, qui, nous le verrons aussi, ne prenaient pas souvent une grande place. Tout concourait ainsi à mettre l'ensemble sous la main des moines qui pouvaient ainsi facilement copier les ouvrages, les illustrer, mais aussi en réparer pages ou reliure. Cette situation générale changera quand le nombre de livre augmentera sensiblement en même temps que de nombreux bureaux privés ouvriront leur porte, suite au développement de la culture laïque (à partir des XIIe-XIIIe siècles), mais surtout, de manière brutale, après la révolution de l'imprimerie.
 

Dans le cas où bureau et bibliothèque étaient réunis, il était fréquent (tout spécialement dans les abbayes irlandaises) que la pièce ( cella ) qu'ils occupaient fût contiguë au chauffoir (calefactorium, caledarium) ou à la cuisine, ce qui permettait aux moines de moins souffrir du froid dans leur pénible ouvrage et d'y aller de temps à autre redonner vigueur à leurs membres engourdis ou à leur encre gelée. Quand le scriptorium était chauffé (en particulier chez les Cisterciens), on pouvait l'appeler lui-même " chauffoir ": Ainsi en est-il à l'abbaye cistercienne de Sénanque, en Provence, ou à l'abbaye bénédictine de Hambye, en Normandie. D'autres scriptoriums-chauffoirs possédaient une cheminée centrale, l'exemple le plus fameux étant celui de l'abbaye de Longpont (XIIIe s.). D'autres encore, comme à l'ancienne abbaye Saint Pierre aux Nonnains, à Metz (VIe s.), utilisaient le procédé d'hypocauste (système de chauffage central obtenu grâce à un feu de cheminée sous la maison, dont la chaleur émise était diffusée grâce à des doubles parois).

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A gauche, scriptorium-chauffoir de l'abbaye de Sénanque, XIIe siècle. "Cette petite pièce est voûtée de quatre voûtes d'arêtes qui retombent au centre sur une robuste colonne dont le chapiteau est orné de feuilles d'eau et de fleurs de lys. Une très belle cheminée, conique, permet de brûler des troncs placés à la verticale. La salle à l'origine comportait deux cheminées comme l'attestent les deux lanterneaux visibles depuis l'extérieur. "
extrait de la page web http://www.senanque.fr/suigui.htm

A droite, scriptorium-chauffoir de l'abbaye bénédictine de Hambye, XIIe siècle.

 
 
 


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