ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
 

-ABBAYE
-LE - BEATUS -DE -LIEBANA
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L'ART DES BEATUS
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---LIVRE DE L'APOCALYPSE

-INTRODUCTION :

----Alpha et Omega
 
Enfer et Paradis
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ALPHA et OMEGA

a A -----------w W


Avec les représentations de la première et dernière lettres grecques, ainsi que celles du Paradis et de l'Enfer, nous ne sommes pas encore entrés dans le vif du sujet de la Révélation faite à Saint Jean, mais nous pénétrons de plain-pied dans le livre de l'Apocalypse :

"Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout Puissant." (Apocalypse 1 : 8). Il n'est pas étonnant que Beatus ait donné une résonance particulière à ce verset, dont la teneur est répétée en conclusion du livre de Jean (Apocalypse 21 : 6) qui résume là un des messages essentiels de son livre, au travers des généalogies, des épisodes de la fin des temps.

Les initiales couvrant une pleine page ont commencé d'être peintes dans le décor insulaire carolingien, qu'on retrouve dans les fameux exemples des Evangiles de Lindisfarne ou du Livre de Kells (Book of Kells). L'ornementation des initiales dans les Beatus dépasse cependant le cadre carolingien, puisqu'elle manifeste une influence de l'art soufique (ou Coufique), comme dans les pointes des lettres du Beatus de Gérone (image 3) et de Saint-Sever (images 4), mais aussi de l'art copte (traverse du A dans le Beatus de Gérone)

Les enlumineurs des Beatus ont parfois choisi de présenter ensemble les deux lettres, alors entre-croisées de manière stylisée, qui affirment de l'Eternité de Dieu (images 3 à 5). D'autres artistes ont préféré rapprocher le symbole de la réalité du livre, son début et sa fin (images 1 et 2). Plus rarement, les lettres sont associées à d'autres thèmes, comme dans le Beatus de Gérone, où le Christ figure en majesté avec les auteurs cités par Beatus (voir image 16 de la page des commentateurs) .

     
     

      1.- Beatus de San Miguel de Escalada (morgan I, 926/962), f. 79r
      2. --Beatus de Tábara (v; 970), f. 167r
      3. --Beatus de Gérone (v. 975), f. 19r
      4. --Beatus de Saint-Sever (v. 1060), f. 14
      5. - Beatus de Burgo de Osma (1086), f. 1r

     


ENFER et PARADIS


ENFER


INTRODUCTION A L'ENFER judéo-CHRETIEN


Il y a peu de représentations dans les Beatus de ces deux demeures qui accueillent les hommes après leur passage en ce monde. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ce thème iconographique n'ait pas été développé par Beatus. Tout d'abord, les textes de la Bible sont très discrets et pas très clairs sur ce point. A commencer par le cheol (ou scheol) sémitique, ce séjour des morts de la tradition hébraïque (donc, biblique) dont l'étymologie n'est pas bien claire, le terme dérivant semble t-il de l'assyrien, de la racine chaal (consulter un oracle) ou de chilu (chambre), avec l'idée de trou, de puits profond qui colle bien à la conception juive de ce lieu où demeurent les ombres des morts (voir Job 11 : 8, 26 : 6, Deutéronome 32 : 22, Psaumes 86 : 13, 88 : 17), entendez tous les morts, bons ou mauvais, car il n'y a pas encore de distinction enfer-paradis. Le chéol est un pays de poussières, de ténèbres et de silence (Job 10 : 21, 17 : 16, 20 : 11, 21 : 26, 30 : 10, 30 : 23) mais si, en principe, on n'en revient pas (Job 7 : 10) la nécromancie était une pratique courante qui permettait, par de magiques injonctions, de faire réapparaître les morts (1 Samuel 28, Lévitique 19 : 31, 20 : 6, Deutéronome 18 : 11, Esaïe 8 : 19). Pendant longtemps, les Hébreux font de ce lieu un endroit vide est désolé, sans activité notable (Ps. 88 : 13, 94 : 17, 30 : 10, Ezéchiel 32 : 27), un lieu de l'oubli, oublié de Dieu lui-même (Ps. 6 : 6, 9 : 10, 97 : 6). L'idée d'un jugement après la mort commence par apparaître vers le IIe siècle avant notre ère, avec le livre du prophète Daniel, qui fut écrit probablement pendant le règne des Macchabées (v. 175-40 ) et le livre dit apocryphe* d'Hénoch l'Ethiopien :


"Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle.
Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné la justice, à la multitude brilleront comme les étoiles, à toujours et à perpétuité.
" (Daniel : 12 : 2-3)

"9. Alors je l’interrogeai sur lui, sur le jugement universel, et je lui dis : Pourquoi les uns sont-ils
séparés des autres ? Il me répondit : Il y a trois classes distinctes pour les esprits des morts ;
trois classes parmi les esprits des justes.
10. Ces classes sont distinguées par un gouffre, par l’eau et par la lumière qui est sur l’eau.
11. Les pécheurs sont également classés ; après leur mort, ils sont déposés dans la terre, si le
jugement ne les a pas prévenus de leur vivant.
12. C’est ici que leurs âmes sont enfermées ; c’est ici qu’elles sont en proie à des douleurs
intolérables, châtiment de ceux qui sont maudits pour l’éternité, et dont les âmes seront
punies et enchaînées à tout jamais.
13. Et voilà ce qui existe depuis le commencement du monde. Les âmes de ceux qui se plaignent
sont séparées de celles qui veillent pour leur ruine, pour leur extermination au jour des
péchés.
14. Tel est le séjour destiné aux âmes des hommes injustes et pécheurs, aux âmes de ceux qui
ont commis l’iniquité et qui se sont mêlés à la société des impies, auxquels ils ressemblent.
Leurs âmes ne seront point anéanties au jour du jugement ; mais enfermées dans ce lieu,
elles n’en sortiront jamais.
" Livre d'Enoch, 22 : 9-11.
extrait de : http://www.areopage.net/atxtheb/Henoch.pdf

* APOCRYPHE (du grec apócruyos, apocryphos : caché, secret) : terme appliqué aux écrits dont l'Eglise catholique, et à sa suite plusieurs religions chrétiennes, n'ont pas reconnu l'autorité et qui ne figure pas dans le Canon biblique, ensemble de livres dits "inspirés" , regroupant au total 66 livres.

Par ailleurs, la conception de la Géhenne juive marquera très probablement l'évolution de la conception que les religions judéo-chrétienne ou musulmane se feront du séjour des morts. Le terme de Géhenne vient de Gé-hinnom, en hébreu : "vallée de Hinnom", une des vallées de Jérusalem, où un feu brûlait les détritus, les cadavres d'animaux et de renégats, où on a dû adorer Moloch (2 Rois 23 : 10 ) ou Baal ( 2Chroniques 28 : 2, Jérémie 32 : 35) et qui fut repris par l'Islam (en arabe : jahannam, employé 77 fois dans le Coran). Ainsi, le terme s'est chargé de connotations de mort, de consomption et de péché, qui allaient constituer les principaux ingrédients de l'enfer (infernus, inferna : lieux inférieurs), traduit en grec par Hadès (synonyme du séjour des morts) dans la version des Septante et qu'on n'associe à une idée de châtiment que dans un seul passage du Nouveau Testament, celui de l'évangile de Luc 16 : 23, le plus disert sur les mentalités de l'époque autour de la mort :
"Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli. Dans le séjour des morts, il leva les yeux; et, tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Il s'écria: Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue; car je souffre cruellement dans cette flamme. Abraham répondit: Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres. D'ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire. Le riche dit: Je te prie donc, père Abraham, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père; car j'ai cinq frères. C'est pour qu'il leur atteste ces choses, afin qu'ils ne viennent pas non plus dans ce lieu de tourments. Abraham répondit: Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent. Et il dit: Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront. Et Abraham lui dit: S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu'un des morts ressusciterait."
(Luc : 16 - 23 : 31)

Cette idée de feu et de tourments du séjour des morts n'est donc pas reprise ailleurs dans le Nouveau Testament. Dans la descente du Christ aux enfers, c'est l'idée d'un aller simple au séjour des morts qui est mis à mal (Ephésiens 4 : 9), ainsi que le vide dont on l'avait rempli : ..."afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre", nous dit Paul dans son épître aux Philippiens, car "le Christ est mort et revenu à la vie pour être le Seigneur des morts et des vivants." (Lettre aux Romains, 14 : 9, Bible de Jérusalem). L'épître de Pierre est encore plus explicite sur le passage de Jésus dans l'Hadès, puisqu'il est censé être allé prêcher pour obtenir le repentir de la première humanité, engloutie par le déluge, termes qui embarrasseront bien des Pères de l'Eglise :
"Christ aussi a souffert une fois pour les péchés, lui juste pour des injustes, afin de nous amener à Dieu, ayant été mis à mort quant à la chair, mais ayant été rendu vivant quant à l'Esprit, dans lequel aussi il est allé prêcher aux esprits en prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsque la patience de Dieu se prolongeait, aux jours de Noé, pendant la construction de l'arche, dans laquelle un petit nombre de personnes, c'est-à-dire huit, furent sauvées à travers l'eau".
(I Pierre 3 : 19-20)

Si Origène et Clément acceptent l'idée de prédication au séjour des morts, Augustin la rejette et l'orthodoxie chrétienne, avec Thomas d'Aquin fera un compromis où le Christ aura rayonné au séjour des morts sans hâter pourtant leur sort. Cette idée de repos dans la mort est bien traduite par une homélie de Saint Epiphane de Chypre (Ve siècle) sur l'anastase du Christ :
" Lève-toi, qui dors […]. Je suis ton Dieu, qui est devenu à cause de toi ton fils […]. Ressuscite, ma créature, ressuscite, ma forme, qui a été faite à mon image […]. Mon sommeil te tirera du sommeil de la mort, ma lance a arrêté la lance tournée contre toi. Je t'ai fait sortir de la terre du paradis, je te rétablis non pas dans le paradis, mais sur le trône céleste. Je t'ai interdit l'arbre, image de la vie, mais voici que moi tout entier, la Vie, je me suis uni à toi ".
extrait de :
 
Ce qu'Augustin acceptera, par contre, et à sa suite, Grégoire le Grand, c'est un séjour des morts où ceux qui seront sauvés par la rédemption ne doivent pas supporter la présence des condamnés à la peine éternelle. Cette évolution des croyances n'est pas encore à l'ordre du jour dans le discours de saint Jean, dont le livre l'Apocalypse revient à l'idée de vide de l'Ancien Testament. La mort que nous connaissons, pour Jean est la première mort et peu de choses se passent en son sein avant les derniers temps du monde, quand les "nations se sont irritées; et ta colère est venue, et le temps est venu de juger les morts, de récompenser tes serviteurs les prophètes, les saints et ceux qui craignent ton nom, les petits et les grands, et de détruire ceux qui détruisent la terre." (Apocalypse. 11 : 18) A ce moment là, la mort et le séjour des morts ont bientôt finit d'exister, les âmes se répartissant selon leur mérite, les plus mauvaises d'entre-elles connaissant une seconde mort, sans que l'on sache vraiment si elles seront tourmentées comme l'initiateur du Mal lui-même, le Diable et ses suppôts :
"Et le diable, qui les séduisait, fut jeté dans l'étang de feu et de soufre, où sont la bête et le faux prophète. Et ils seront tourmentés jour et nuit, aux siècles des siècles." (Apocalypse 20 : 10)

" Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs oeuvres, d'après ce qui était écrit dans ces livres. La mer rendit les morts qui étaient en elle, la mort et le séjour des morts rendirent les morts qui étaient en eux; et chacun fut jugé selon ses oeuvres. Et la mort et le séjour des morts furent jetés dans l'étang de feu. C'est la seconde mort, l'étang de feu. Quiconque ne fut pas trouvé écrit dans le livre de vie fut jeté dans l'étang de feu." (Apocalypse 20 : 12-15)


"Mais pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les enchanteurs, les idolâtres, et tous les menteurs, leur part sera dans l'étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort." (Ap 21 : 8).
 
 

L'ENFER DES BEATUS
 

L'enfer est un des rares thèmes pour lesquels il ne semble pas avoir existé de prototype ayant servi de modèle aux copistes du Beatus. Certes l'image qui nous est donnée dans les Beatus, tournée vers les affres et les tourments subis par les pécheurs, correspond aux croyances sur l'au-delà dont nous venons de brosser à grands traits l'évolution historique, pourtant, dans le détail, ces tribulations ont quelque chose d'étrange. La tradition évoquée plus haut nous parle de tribulations par la honte, la souffrance, l'enfermement, le feu, le soufre. Au lieu de cela, nous voyons dans les trois exemples proposés ici, des corps mordus, griffés, enfourchés par des démons, piqués, mordus, avalés par des serpents ou des monstres. Cette perception des souffrances éternelles n'est pas d'origine chrétienne. Elle vient droit du monde musulman, dont les écrits détaillent de bien des manières les châtiments que subiront les impies après la mort. Cette influence témoigne, une fois de plus, de l'influence de l'Al-Andalûs sur l'Espagne chrétienne, probablement par des communautés artistiques mozarabes déplacées et qui devaient bien connaître la civilisation islamique.

La conception mouvante, hétérodoxe, de l'enfer, interprété longtemps différemment dans l'espace chrétien, se ressent aussi dans les Beatus. Si la vision du Beatus de Burgo de Osma
(fol. 23) est assez claire, se référant à l'imaginaire traditionnel que nous avons évoqué, celle du Beatus de Silos et de Gérone le sont moins. L'enfer du Beatus de Gérone (fol. 17v) confond l'Hadès, le séjour des morts (première mort), avec "l'étang de feu" promis aux damnés (seconde mort). En effet, on voit ici le Christ, après sa descente aux Enfers (descendus ad infernos) et sa résurrection (dite anastase, du grec anastasis : "résurrection") saisir de la main d'Adam pour l'extraire de la mort et le conduire au Ciel. Confirmant les positions des Pères de l'Eglise cités plus haut, l'artiste nous dépeint un séjour des morts bien divisé, où les méchants ont commencé de souffrir avant l'heure du jugement. Rarement dépeinte, par contre, est cette image anastasique du Christ tirant Adam de la mort. Nous ne savons d'où vient cette scène, mais elle était connue en Occident, visiblement, puisqu'on pouvait la voir figurée sur l'oratoire du pape Jean VII (705-707), élevé pour servir de chapelle funéraire au pontife, dans l'église Saint-Pierre de Rome au Vatican. Ce monument a été exécuté en l'honneur de la Vierge Marie en 706 et richement décoré de mosaïques. Il a été détruit au XVIIe siècle pour permettre à Giovanni Battista Ricci (1537/45–1625) de peindre des fresques, mais heureusement, l'archiviste de Saint-Pierre, Giacomo Grimaldi (1568–1623), eut la bonne idée de décrire scrupuleusement l'ancien oratoire, description accompagnée de plusieurs dessins, dont nous reproduisons ici celui qui illustre le cycle christologique, avec le détail du Christ extirpant Adam de la terre, dans le coin droit du bas de l'image, légendée d'un Y : "resurrectio ac. descendus ad limbii" ("résurrection suivant la descente aux Limbes*" (de limbus, "bord", "bordure"). :
 
* LIMBES : Ce terme forgé à partir du XIIIe siècle confirme, à partir de son étymologie même, le flou théologique chrétien de la notion de l'enfer dont il est question plus haut. C'est ainsi que les Justes (et les enfants qui ont reçu le baptême), selon les croyances catholiques, attendraient la rédemption dans un espace indéfini qui n'est pas encore le Paradis mais qui est bien séparé du séjour des damnés après leur mort.
 

S'agissant du Beatus de Silos , c'est encore à une autre imagerie qu'il faut se référer pour en parler, ce qui renforce notre propos sur l'image polymorphe de l'Enfer que traduit le Beatus et qui devait bien refléter la place débordante de l'imagination en ce domaine chez le croyant chrétien de l'époque. Ici, la place de l'Enfer est circonscrit à un espace quadrilobé dont chaque lobe est attribué à un démon particulier : Barabas (Barrabas, Barabbas), Atimos, Radamas et Beelzebub. Le premier nous est connu par les Evangiles, c'est un des trois condamnés au supplice de la croix en même temps que Jésus. Sa place ici n'est pas inexplicable, puisqu'il fut condamné pour sédition et meurtre (Luc 23 : 19) et que son nom est associé à l'Antéchrist dès le IVe siècle. Atimos* est sans doute le plus singulier des quatre créatures infernales représentées ici. Il a un seul bras et une seule jambe, et les parties génitales bien exposées nous indiquent qu'il est un démon de luxure, tourmentant des amants qui pratiquent le même vice que lui. Il faut probablement voir en lui Adinus, cité par le concile du Latran de 745, parmi six autres anges : Raguel, Tubuel, Michel, Tubuas, Sabaoc et Simiel. Le concile statua que l'Eglise ne connaissait que trois noms d'anges : Michel, Gabriel et Raphaël, et que les autres devaient être des démons.

* ATIMOS (plur. atimoi) en grec,"déshonoré", "méprisé". A Athènes, ce terme désignait un citoyen qui ne respectait pas ses obligations comme, par exemple, de prendre part aux luttes civiles qui agitaient la cité. L'atimos perdait ainsi ses droits politiques.

Radamante n'est pas un inconnu, puisque Rhadamanthe (Radamanthys), en Grèce, était le fils de Zeus et d'Europe. C'est sa sagesse qui incita Zeus à lui confier la tâche de juger les morts, Minos le relayant dans les cas litigieux. Sa légende fut véhiculée chez les Gnostiques et les Manichéens et le christianisme estima sans doute qu'il était par trop impliqué dans les affaires de l'au-delà pour l'en distinguer. Beelzebub (nom araméen de Baal-Zébub), quant à lui, a une longue histoire. Son nom dérive de celui, syro-phénicien, de Baal, qui désignait à l'origine les seigneurs, les maîtres (d'esclaves, de terres, de femmes, etc...) détenant les pouvoirs d'une cité, en fait, les citoyens. Il désigna ensuite les divinités cananéennes en général (sing. baal, plur. baalim), souvent accompagnées de leur déesse, la baalat. La Bible cite Baal-Gad, Baal-Hamon, Baal-Hanan,Baal-Hatsor, Baal-Hermon, Baal-Peor, Baal-Pératsim, Baal-Salisa, Baal-Thamar, Baal-Tsephon et enfin, Baal-Zebub (Zeboub : en hébr. "mouches"), "le seigneur des mouches", nom d'un dieu philistin invoqué pour guérir de la plaie des mouches, si vive en Orient. Le Nouveau Testament a déformé de manière méprisante ce nom, en jouant sur le mot zeboub, proche de l'araméen zèbèl, "fumier". Qui, à part Satan, le prince des démons, peut répondre mieux à ce titre de "Seigneur du fumier"?

Au centre de ce quadrilobe est, c'est la légende qui l'indique encore, le "dives", le riche en latin, attaqué de toute part par des monstres serpentiformes, des tortues à six pattes, et par Beel-Zebub et Radamas eux-mêmes, armés de leur pique. L'avarice et la luxure sont donc montrés du doigt comme les pires péchés qui puissent exister. Remarquez maintenant que deux lobes sont bordés d'arcs aux couleurs rouge, verte et bleue. Ces couleurs symbolisent la température des lieux infernaux, des eaux les plus froides (bleu, puis vert) aux chaleurs les plus torrides (rouge), sens qui nous serait légendé par un ordre de mots, mais ceux-ci ont été bien effacés par le temps, à part l'inscription lisible dans l'arc vert.

Enfin, il faut évoquer la figuration de saint Michel pesant les âmes, en haut, à l'extérieur de l'enceinte infernale : Elle en serait une des toutes premières représentations connues, agrémentée ici d'une pointe d'humour de la part de l'artiste, montrant Barabas tentant de fausser le jugement en abaissant un des plateaux de la balance.s

INTRODUCTION AU PARADIS CHRETIEN


C'est le mot persan pairidaêza, qui signifie "enclos", "jardin", qui donna l'hébreu pardès, le grec paradeisos (paradeisos), synonymes de leur modèle, puis le latin paradisus, où l'on reconnaît parfaitement notre paradis, le paradiso espagnol ou italien, ou encore le paradise anglais, pour n'en citer que quelques uns. Ce que YHWH Elohim plante en Eden ("délices" en hébreu) n'est donc pas un paradis au sens strict, puisque c'est en hébreu un gan (plur. gannâh), un jardin clos de haies ou de murs de pierre. Il en est de même avec les autres jardins de l'Ancien Testament, qui sont des pardès, comme dans Néhémie 2 : 8 (un parc?), l'Ecclésiaste 2 : 5 (jardin) ou le Cantique des Cantiques 4 : 12 (jardin).


De même que pour la notion d'enfer, comme séjour des damnés, la notion de paradis comme séjour des Justes prend un tournant vers le IIe siècle avant notre ère, de nouveau dans le livre d'Hénoch éthiopien, qui nous parle pour la première fois de paradis (dans sa version éthiopienne dérivée du grec) au jardin d'Eden : "Alors l’ange Raphaël, qui était avec moi, me répondit : Ceci est l’arbre de la science, dont ont mangé ton vieux père et ta vieille mère ; ses fruits les ont illuminés ; leurs yeux ont été ouverts, et après s’être aperçus qu’ils étaient nus, ils ont été chassés du Paradis terrestre." Ce paradis là ne doit pas être confondu avec celui qui accueille les âmes qui ont été sauvées et dont la promotion se matérialise par un changement de résidence. Ce lieu n'est pas défini avec certitude, tout comme le lieu opposé. Hénoch l'éthiopien place le Paradis dans le Ciel, comme un lieu peut-être transitoire pour les élus :
- "Gabriel, un des saints anges, qui préside sur Ikisat, sur le paradis et sur les chérubins." (20 : 7)
- "Ensuite je vis les secrets des cieux et du paradis dans toutes les parties, et les secrets des actions humaines, chacune selon leur poids et leur valeur. Je contemplai les habitations des élus, les demeures des saints. Là aussi mes yeux aperçurent tous les pécheurs qui ont repoussé et nié le Seigneur de gloire, et qui en ont été repoussés. Car le châtiment de leurs crimes n’avait pu encore être décrété par le Seigneur des esprits." (41 :1)
Pour l'Hénoch slave (ou Le Livre des Secrets d'Enoch) ou encore le Second Esdras (8 : 42 : 3-5), ou Apocalypse d'Esdras, un siècle plus tard, le paradis est devenu le séjour définitif des élus (7 : 36-123).

Si l'idée de "cercles de l'enfer" est absente du milieu judéo-chrétien qui a vu se former les livres bibliques, celle de la pluralité des cieux est bien établie chez les peuples anciens, Hébreux y compris, même si l'Ancien Testament est excessivement discret sur la question, l'évoquant seulement par un texte du Deutéronome ( 10 : 14) : "Voici, à l'Éternel, ton Dieu, appartiennent les cieux et les cieux des cieux, la terre et tout ce qu'elle renferme." En fait, la kabbale hébraïque parle en général de sept ciels, dont le plus élevé, Aravoth
*, recèle le trône de Dieu, alors qu'on place souvent le paradis dans le troisième ciel, là-même ou saint Paul dit avoir été ravi :
"Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au troisième ciel (si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait)." (2 Corinthiens 12 : 2).

* ARAVOTH : Les autres cieux se nomment Wylon, Raqya', Shéc'haqym, Zevoul, Ma'on, Makhon.

Le Nouveau Testament évoque à trois reprises le paradeisos grec. Jésus confirme bien que le Paradis est la demeure des élus : "Jésus lui répondit : Je te le dis en vérité aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis." (Luc 23 : 43), saint Paul évoque la possibilité d'être élevé jusqu'à lui de son vivant :"...Et je sais que cet homme (si ce fut dans son corps ou sans son corps je ne sais, Dieu le sait) fut enlevé dans le paradis, et qu'il entendit des paroles ineffables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer." (2 Corinthiens 12 : 3-4) et l'apôtre Jean le brandit en récompense de la foi victorieuse des croyants : "Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises: A celui qui vaincra je donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu. (Ap 2 : 7).


On voit ainsi que, ni le Nouveau Testament, ni les Pères de l'Eglise ne trouveront un intérêt à creuser la question, donnant à ce sujet une dimension symbolique et spirituelle, qui apparaît en filigrane dans les propos de Jésus : "Car, à la résurrection des morts, les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges dans les cieux." (Marc 12 : 25) ou dans ceux de l'apôtre des Gentils, plus explicites encore : "Ainsi en est-il de la résurrection des morts. Le corps est semé corruptible; il ressuscite incorruptible; il est semé méprisable, il ressuscite glorieux; il est semé infirme, il ressuscite plein de force; il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel. S'il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. C'est pourquoi il est écrit: Le premier homme, Adam, devint une âme vivante. Le dernier Adam est devenu un esprit vivifiant. Mais ce qui est spirituel n'est pas le premier, c'est ce qui est animal; ce qui est spirituel vient ensuite. Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre; le second homme est du ciel. Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres; et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. Et de même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste. Ce que je dis, frères, c'est que la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n'hérite pas l'incorruptibilité. Voici, je vous dis un mystère: nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons changés, en un instant, en un clin d'oeil, à la dernière trompette. La trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés. Car il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l'immortalité. Lorsque ce corps corruptible aura revêtu l'incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l'immortalité, alors s'accomplira la parole qui est écrite: La mort a été engloutie dans la victoire. " (1 Corinthiens 15 : 42 -54). Et même quand Jean de Patmos ira jusqu'à détailler la Jérusalem céleste (Apocalypse 22) qui est indubitablement la plus riche description du Paradis céleste de la Bible, nous verrons que c'est uniquement pour en dégager une réalité spirituelle.


LE PARADIS DES BEATUS
 

Alors que l'Enfer nous est représenté dans les Beatus à plusieurs reprises, le Ciel semble ne bénéficier que d'une seule peinture, celle qui décore le double folio 3v et 4r du Beatus de Gérone :
Le Christ en majesté (maiestas) rayonne du centre jusqu'au troisième cercle concentrique : Les deux derniers cercles seraient-ils habités par des citoyens d'un Ciel de seconde zone? Ce qui n'est pas le cas des locataires des deux premiers cercles. Dans le premier cercle on lit l'inscription stelle et lumen, "étoiles et lumières". Rappelons ici que les étoiles sont, comme les anges, appelés dans la Bible "l'armée des cieux" (Néhémie 9 : 6). Les étoiles sont au nombre de neuf et ce nombre n'est pas sans rappeler la hiérarchie des anges, dont nous allons parler plus bas, similitude confortée par l'inscription legiones angelorum, "légions d'anges", accompagnées d'images de lions ailés qui sont un symbole fréquent de sainteté (symbole de saint Marc). Selon Joaquín Yarza Luaces, l'artiste a aussi joué là l'euphonie entre leones et legiones (opus cité, p 110).

LES ANGES
 

Sans traiter ici dans le détail le sujet des anges, nous allons, comme pour les sujets traités plus haut, en parler dans le cadre de la civilisation judéo-chrétienne et pour dissiper, comme il nous plaît tant dans ce travail encyclopédique, quelques idées reçues. L'ange est en hébreu maleak, "envoyé" (sous entendu comme messager) et en grec aggelos (aggeloz), "messager", qui s'est transmis au latin angelus, qui a donné en plus du français : ángel, angel (en espagnol et en anglais) angelo (en italien), etc... Son mythe est très ancien et on en trouve les premières traces en en Inde (devas, par ex.) ou en Perse, à Babylone (voir plus bas).

Sous l'influence de l'Orient, les Hébreux ont introduit très tôt dans leurs mythes ces êtres célestes et polymorphes, qui ne ressemblent pas vraiment aux anges de l'imaginaire chrétien traditionnel. Les premiers à apparaître dans la Bible sont les chérubins, établis par Dieu en gardiens du jardin d'Eden : "Il bannit Adam ; il l’établit à l’opposé du paradis de délices, et il plaça des chérubins, armés d’épées flamboyantes qu’ils faisaient tournoyer, pour garder le chemin de l’arbre de vie". Version des Septante, traduction de Pierre Giguet (1794-1883), extraite de http://epelorient.free.fr. Ailleurs, les chérubins servent de véhicule ou même de siège à Dieu lui-même (Psaumes 18 : 11, 99 : 1). Ces chérubins sont des keroubim (sing. keroub), mot hébreu de même racine que le mot akkadien de karibu (kuribu), dieu ou génie intercesseur qui ornent les portes de temples ou palais mésopotamiens, généralement à corps de lion, aux pattes de taureau, à tête d'homme ou de bélier, aux ailes d'aigle. Plus tard, après l'exil du peuple juif à Babylone, on trouve de nombreuses similitudes entre les êtres célestes des Ecritures hébraïques et ceux qui les ont inspirés, originaires de la Perse babylonienne : C'est le prophète Ezéchiel qui nous fournit le plus d'exemples et cela n'a rien d'étonnant, puisqu'il a vécu captif et écrit à Babylone. Certaines visions du Livre d'Ezéchiel reflètent nettement l'art assyrien (1 : 5-14) :
"Au centre encore, apparaissaient quatre animaux, dont l'aspect avait une ressemblance humaine. Chacun d'eux avait quatre faces, et chacun avait quatre ailes. Leurs pieds étaient droits, et la plante de leurs pieds était comme celle du pied d'un veau, ils étincelaient comme de l'airain poli. Ils avaient des mains d'homme sous les ailes à leurs quatre côtés; et tous les quatre avaient leurs faces et leurs ailes. Leurs ailes étaient jointes l'une à l'autre; ils ne se tournaient point en marchant, mais chacun marchait droit devant soi. Quant à la figure de leurs faces, ils avaient tous une face d'homme, tous quatre une face de lion à droite, tous quatre une face de boeuf à gauche, et tous quatre une face d'aigle. Leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut; deux de leurs ailes étaient jointes l'une à l'autre, et deux couvraient leurs corps.
Chacun marchait droit devant soi; ils allaient où l'esprit les poussait à aller, et ils ne se tournaient point dans leur marche. L'aspect de ces animaux ressemblait à des charbons de feu ardents, c'était comme l'aspect des flambeaux, et ce feu circulait entre les animaux; il jetait une lumière éclatante, et il en sortait des éclairs. Et les animaux couraient et revenaient comme la foudre.
" (...)
"Depuis le sol jusqu'aux fenêtres fermées, jusqu'au-dessus de la porte, le dedans de la maison, le dehors, toute la muraille du pourtour, à l'intérieur et à l'extérieur, tout était d'après la mesure, et orné de chérubins et de palmes. Il y avait une palme entre deux chérubins. Chaque chérubin avait deux visages, une face d'homme tournée d'un côté vers la palme, et une face de lion tournée de l'autre côté vers l'autre palme; il en était ainsi tout autour de la maison. Depuis le sol jusqu'au-dessus de la porte, il y avait des chérubins et des palmes, et aussi sur la muraille du temple." (Ezéchiel 41 : 16-20). Comme à Babylone, ils ornent la porte du temple : "Des chérubins et des palmes étaient sculptés sur les portes du temple, comme sur les murs." (Ezéchiel. 41: 25). Les êtres du chapitre 9 rappellent Nabû, le dieu-scribe de Babylone, la vision des ossements (37 : 1-10) est à rapprocher de l'eschatologie perse. Les écrits d'un autre prophète, Zacharie, renvoient aussi à la Perse, avec un ange exégète, mais surtout, c'est la seule fois dans toute la Bible qu'apparaît un ange pourvu de deux ailes blanches, même si ce sont exceptionnellement des femmes qui représentent ces anges, chose tout à fait exceptionnelle :
"Je levai les yeux et je regardai, et voici, deux femmes parurent. Le vent soufflait dans leurs ailes; elles avaient des ailes comme celles de la cigogne. Elles enlevèrent l'épha entre la terre et le ciel" (Zacharie 5 : 9). La question se pose donc, que nous n'avons pas encore éclairci, qui consiste à se demander de quelle manière la tradition iconographique chrétienne a adopté très rapidement un modèle (quasi) unique pour représenter les anges, un homme doté de deux ailes, alors qu'il n'existe dans la Bible qu'un seul exemple de cette représentation, qui plus est imparfait puisqu'il s'agissait, nous venons de le voir, de femmes ailées.

D'autres êtres célestes, apparentés plus tard aux anges ne sont cités qu'une fois dans la Bible et on ne connaît de leur apparence que leurs trois paires d'ailes, ce sont les séraphins :
"Des séraphins se tenaient au-dessus de lui; ils avaient chacun six ailes; deux dont ils se couvraient la face, deux dont ils se couvraient les pieds, et deux dont ils se servaient pour voler."(Esaïe 6 : 2)
Les spécialistes se divisent sur l'étymologie de ce mot, qui vient de l'hébreu, saraph, pluriel seraphim. L'étymologie la plus acceptée est celle du verbe sâraph, brûler, consumer, ce qui expliquerait qu'on les appelle les brûlants, les ardents. D'autres étymologies sont cependant défendues, essentiellement :
- Sârâph : serpent venimeux (Nombres 21 : 4 - 9, Deutéronome 8 : 15) ou espèce de dragon ailé ( Esaïe 14 : 29, 30 : 6)
- Sharrapou (sharrapu, "le Brûleur"), forme ardente et solaire du dieu babylonien Nergal, représenté par un lion.
- Seref , mot égyptien qui désigne un griffon, un gardien de tombeaux.
- Sharifa, mot arabe désignant un être moralement supérieur, noble, élevé.

On voit bien que chérubins ou séraphins ne ressemblent pas aux anges de l'iconographie chrétienne. Tournons-nous alors vers les anges proprement dits, qui portent ce nom dans la Bible, et voyons ce que cette appellation recouvre :

Le premier ange qui apparaît dans la Bible est "l'ange du Seigneur", qui intervient pour interrompre le sacrifice d'Isaac par Abraham (Genèse 22 : 11, puis Exode 3 : 2, épisode du buisson ardent), "les fils de Dieu" intervenant dans Genèse. 6 : 1-4 ne pouvant être assimilés aux anges (dont le nom est absent), comme on le lit parfois : ces dieux ont quitté le Ciel pour copuler avec les femmes les plus belles qu'ils ont trouvé sur Terre et qui ont enfanté des demi-dieux sous forme de géants. Dieu envoie les anges pour accomplir des missions auprès des humains : annonces de promesse (Genèse 18 : 10), de jugement (Genèse 19 : 12), protection (Exode 23 : 20 - 23, 1 Rois 19 : 5), punition (2 Samuel 24 : 16), missions qu'ils accomplissent parfois en se conformant aux modes de vie des hommes, comme le fait de partager leurs repas et leur hospitalité (Genèse 18 : 3 - 8). Comme dans la fameuse lutte de Jacob avec l'ange (Genèse 32 : 24 - 32), les messagers célestes sont assimilés aux anges, mais le mot même n'apparaît pas. On les décrit comme des hommes. Sans ailes, donc, ni pourvus de signes physiques particuliers. Les anges forment une armée céleste et sont le plus souvent invisibles ( 2 Rois 6 : 17, 19 : 35). Ils sont très nombreux et si le prophète Daniel en dénombre mille milliers ou dix mille millions, c'est pour traduire symboliquement, comme dans toute l'eschatologie juive, une réalité céleste infinie. Très nombreux, les anges semblent hiérarchisés, à l'image de ce qu'évoque Josué, à qui un ange, se présente en "chef de l'armée de l'Eternel", et qui lui offre la victoire sur ses ennemis.

Un peu avant l'ère chrétienne, Hénoch parle beaucoup des bons et des mauvais anges, ceux qui ont été déchus, mais c'est surtout dans le judaïsme tardif que l'angéologie juive va connaître un grand développement, chez Philon d'Alexandrie, dans le roman de Tobit, et surtout au sein des partis religieux : Chez les Pharisiens, la branche des haggadistes s'en était fait une spécialité jusqu'à tordre un peu les textes et voir partout l'action des anges quand les textes sacrés parlaient de l'action de Dieu lui-même. Les Sadducéens niaient l'existence des anges et les Esséniens, quant à eux, vouaient une véritable vénération aux anges : ils leur vouaient un culte, poussaient leur hiérarchisation à l'extrême, se passionnaient pour le nom des anges (tel Gabriel ou Michel, que la tradition disent archange, cité par Daniel 8 : 15, 9 : 21, 10 : 13 à 21, 12 : 1, Apocalypse 12 : 7 ou Luc 1 : 19 et 26, mais aussi Raphaël, dans le livre de Tobie, ou encore Uriel, dans le Livre d'Hénoch). Ces noms étaient tenus secrets comme autant de sésames magiques.

Jésus ne s'embarrasse pas de tout le fatras angéologique de sa culture, seule la réalité spirituelle des anges lui importe, rendant à leur étymologie toute sa force : les anges sont intimes de Dieu, ils le servent et oeuvrent au salut des hommes. On lira en vain le Nouveau Testament à la recherche des anges pourvus d'ailes : Matthieu ne parle que de la lumière de l'un d'entre eux (Matthieu 28 : 1-7) et Luc parle de deux hommes aux habits d'une blancheur éclatante.

C'est à partir des écrits de saint Paul sur les anges que se développera l'angéologie chrétienne qui nous a été transmise. Malgré sa conversion au christianisme, Paul de Tarse ne parvient pas à se détacher de l'angéologie judaïque car, loin de la vision spirituelle et simple de Jésus, il reprend le sujet de la hiérarchisation des êtres célestes, en principautés, autorités et puissances (Ephésiens 1 : 21) ou en majestés, seigneuries, principautés et puissances (Colossiens 1 : 16), sans que les anges ne soient nommés une seule fois dans ces deux textes. Si l'on en croit la théologie paulinienne, cette bonne société angélique a sa réplique négative dans le monde satanique, puisqu'il divise les anges déchus en classes identiques (Ephésiens 6 :12)

Enfin, si le livre de l'Apocalypse est bien le livre des anges de l'Ecriture, on n'y trouvera ni informations nouvelles à leur propos, en particulier sur leur apparence, qui apparaît comme humaine et glorifiée, à laquelle nous ont habitué les textes néotestamentaires : "Je vis un autre ange puissant, qui descendait du ciel, enveloppé d'une nuée; au-dessus de sa tête était l'arc-en-ciel, et son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu." (Apocalypse 10 : 1). Comment se fait-il donc que l'iconographie chrétienne a pris comme modèle quasi unique l'ange anthropomorphe à deux ailes, quand aucun texte

 
A partir des textes pauliniens, la hiérarchie particulière de neuf choeurs ou catégories d'anges qui a été transmise par la tradition chrétienne semble avoir été établie dans les milieux patristiques syriens, entre 380 et 500, avant de se diffuser dans toute la chrétienté par le traité angéologique du Pseudo Denys l'Aréopagite (VIe s.), hiérarchisation qui varie quelque peu selon les auteurs. S'agissant de Denys, les neuf choeurs d'anges se répartissent en trois classes comprenant, du rang supérieur au rang inférieur :

- Les Séraphins
- Les Chérubins
- Les Trônes
 
- Les Dominations (Seigneuries, Empires)
- Les Vertus
- Les Puissances
 
- Les Principautés (Archontes)
- Les Archanges
- Les Anges
 

 
 
 

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