ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

-ABBAYE-------

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Beatus de Saint Sever, XIe siècle, détail

Aigle parcourant le ciel


BNF, Cote : Latin 8878, Fol. 141
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----LE BEATUS DE
----LIEBANA----

 
 
INTRODUCTION


 

On sait très peu de choses sur le moine Beatus (Beato, en espagnol, Beat, en catalan, vers 730-798), dont certains pensent qu'il venait de Bétique (Bética, Andalucía :Andalousie), ayant fui son pays natal à cause de l'occupation arabo-berbère, mais aucun document n'atteste cette idée. En tout cas, il est probablement devenu abbé du monastère Santo Toribio de Liébana (certains avancent Valcavado, à la fin de sa vie), où il écrivit, semble t-il, son Commentaire de l'Apocalypse (Commentarius in Apocalypsin, In Apocalypsim, Beati in Apocalypsim), qu'on appelle le Beatus de Liebana (Beatus Liebanensis en latin, El Beato de Liébana en espagnol) et qui fut ensuite abondamment copié, comme nous allons le voir : ce sont les fameux Beatus, copies extraordinairement fidèles du prototype de départ du moine de Liébana. Cette attribution, d'ailleurs, du manuscrit original au moine de Liébana n'a rien d'évident avant le XVIIe siècle : Jusque-là, le moine Beato était surtout considéré comme un pourfendeur d'hérésie.

 
Beatus de San Miguel de Escalada, dit premier Beatus Morgan

vers 926-945, monastère de San Miguel de Escalada

fol 222v, détail. La Jérusalem céleste (Apocalypse 21, versets 10 à 22) : L'agneau tient d'une patte la croix de Covadonga.

New York, Pierpont Morgan Library MS M.644


Du moine de Liébana on connaît aussi l'hymne "O Dei Verbum", par lequel Beatus reprend l'idée d'une évangélisation de l'Espagne par saint Jacques le Majeur : ce serait le premier écrit à ce sujet, le témoignage attribué à Isidore de Séville ayant été mis en doute : voir Histoire de Saint-Jacques de Compostelle. Cependant, il est fort probable que la grande diffusion de l'oeuvre de Beatus a contribué à la populariser, à l'amplifier jusqu'à conduira à la découverte de son supposé tombeau.

 Beatus de Cardeña

vers 1175-1180, monastère de San Pedro de Cardeña

détail. Le septième ange proclame le Royaume de Dieu.

Metropolitan Museum of Art, New York, M.M.A 1993

 
L'ouvrage de Beatus est préfacé par des textes de différents auteurs et divisé ensuite symboliquement en 12 livres et 70 sections, appelées Storiæ (storiae), certaines d'entre elles ne comportant que quelques versets. Ces sections présentent le texte de l’Apocalypse, une version latine d'Afrique du Nord qui précéda la Vulgate, et ce texte est accompagné d'explications de l'auteur, ce sont les "gloses" (du lat. glosae, au sing. glosa : commentaire). Cet ouvrage fut écrit et recopié en plusieurs exemplaires la première fois en 776, dans nombre de monastères de Leon (León) et de Castille (Castilla). C'est une oeuvre non liturgique, destinée de prime abord à la lectio divina des moines. Beatus la révisa par deux fois, en 784 puis en 7861 et, à chaque fois, on la recopia pour la répandre en divers monastères. Chaque travail de révision était effectué à la fois sur le texte et sur les images, l'illumination d'un texte au moyen-âge n'étant pas une simple décoration, mais, comme l'a bien montré Otto Pächt2, un véritable ancrage pour le texte, aussi bien concrètement qu'abstraitement. Jacques Fontaine a une jolie formule d'ailleurs, à propos de l'art du Beatus, dont il dit qu'il "n'est pas divertissement mais célébration" (L 'art mozarabe, Col. Zodiaque, 1977, page 307). Cet art a une filiation, nous dit Wilhelm Neuss, et elle serait visible d'après lui dans le premier ouvrage enluminé d'Espagne, qui date du VIe siècle, le Pentateuque de Tours ou de Ashburnham, du nom du Lord qui l'acheta à celui qui l'avait soustrait à l'Église de Saint Gatien de Tours : "Il existe, entre la Bible de Tours et les Beatus, des similitudes de composition, d'utilisation des couleurs par bandes horizontales et de thématique. Des teintes similaires, denses et brillantes au sein d'une gamme strictement délimitée, une même répartition et, dans la scène du Déluge, des cadavres dénudés identiques à ceux qui figurent dans les visions infernales de l'Apocalypse." (extrait de : http://www.finns-books.com/toursf.htm).

 
 Beatus d'Urgell
 
vers 975, monastère de la Seu (en catalan, Seo en espagnol) de Urgell
 
fol 82v, l'arche de Noé
 
Musée diocésain de la Seu d'Urgell

Beatus enrichit donc chaque édition du texte, tant au niveau textuel qu'iconographique3, la dernière d'entre elles présentant l'ensemble des différentes additions :
- Le texte complet du Commentaire de Jérôme sur le livre de Daniel (Commentarii in Danielem)
- Des enluminures présentant les quatre évangélistes
- Des tables généalogiques depuis Adam et Eve, issues de l'Ancien Testament
- Le "De antichristo" de saint Augustin, écrit vers 407 (dans Migne, Patrologia Latina 40).
- Le "De adfinitatibus et gradibus" d'Isidore de Séville, qui fait partie de ses Etymologies (Etymologiae IX, 5).

Notes

1. Mireille Mentré, dans Manuscrits enluminés de la péninsule par F. Avril, J.P. Aniel, M. Mentré, A. Saulnier, Y. Zaluska. Paris, 1983.
2. Otto Pacht : Buchmalerei des Mittelalters : eine Einfuhrung, Munchen : Prestel. 1984.
3. Kenneth B. Steinhauser, "Narrative and illumination in the Beatus Apocalypse", Catholic Historical Review 81, 185–211.

En plus des oeuvres citées, de multiples emprunts sont décelables dans le patchwork cousu par Beatus, qui ne fait pas là preuve de grande originalité, se conformant en cela aux pratiques des intellectuels avant lui et bien après lui, qui compilent bien plus souvent qu'ils ne créent : Citons en guise d'exemple, chez les Chrétiens surtout : Irénée, Cyrille, Origène, Ambroise, Jérôme, Grégoire d'Elvire (Gregorio de Elvira, Gregorius episcopus Illiberitanus, + 392), Tyconius (Tychonius, Tyconio, + v. 400, Livre des règles : Liber regularum Tyconii), Grégoire le Grand, Primase d'Hadrimète (Primasius, Primasio, +v. 560), Fulgence de Ruspe, Isidore, et quelquefois chez les païens : Quintilien ou Virgile. C'est donc tout naturellement que l'auteur annonce la couleur : "Ce qui est exposé dans ce livre ne l’a pas été par moi, mais par les saints Pères de l’église dans les œuvres dont ils ont été les auteurs, Jérôme, Augustin, Ambroise […]. Ce qui n’a pas été compris à la lecture de leurs ouvrages le sera dans celui-ci, parce qu’il a été écrit dans un langage courant, et bien qu’il s’en écarte sur quelques points, il est écrit dans une foi et une dévotion totales. Il est ainsi une clé pour tous ces ouvrages… " (...) "

texte extrait de :
http://eglises-landes.cef.fr/dossiers/beatus/beatus.htm

 

 

    Beatus d'El Escorial
     
    vers 975, monastère de San Millán de la Cogolla,
     
    fol 142v
     
    El Escorial, Real Biblioteca de San Lorenzo, Ms II.5
 
 

Par ailleurs, nulle originalité dans le sujet même, à propos duquel l'Eglise wisigothe s'était distinguée, en érigeant le dernier livre du canon biblique en évangile eschatologique. Dès 633 en effet, le canon 17 du IVe Concile de Tolède avait décidé que, sous peine d’excommunication, le livre de l’Apocalypse serait lu à l’église de Pâques à Pentecôte, instructions qui seront dûment suivies par la liturgie wisigothique et mozarabe. Alors que dans le reste du monde chrétien les Evangéliaires étaient au coeur de la liturgie, en Espagne wisigothe ils ne prendront pas souvent place dans les bibliothèques. Ce n'est donc pas un hasard si la plupart des Beatus présentent en premières pages les figures des évangélistes : C'était sûrement une manière de conférer au livre de l'Apocalypse une prééminence habituellement accordée aux Evangiles.

 

 

    Beatus de Valladolid ou de Valvacado
     
    vers 970-975, monastère de Santa María de Valcavado
     
    fol 120 : on dirait du Matisse, non?
     
    Biblioteca del Colegio de Santa Cruz de la Universidad de Valladolid, Ms. 433


Les changements opérés par Beatus dans le cours de son travail montrent bien que, partant d'une oeuvre méditative, sorte de bréviaire pour l'édification de la foi, l'abbé de Liébana a progressivement formé une oeuvre polémique entièrement tournée vers la défense du christianisme et de son orthodoxie. Dans une correspondance avec le célèbre Alcuin (Madrid, Archivo historico nacional, B. 1007, f. 101-102), ministre de Charlemagne (qui lui donne le titre d'abbé alors qu'Elipand [voir plus bas] le dit prêtre) ce dernier le félicite d'ailleurs pour ses efforts dans la défense de la foi catholique.
Beatus, en effet, se bat sur tous les fronts de l'orthodoxie. La défense de la foi est son cheval de bataille et il la défend aussi bien dans l'Eglise qu'en dehors. L'hérésie occupe donc une grande partie de son temps, car l'Eglise d'Espagne est alors bien imprégnée de la théorie de l'adoptionisme*, considérée comme hérétique par les tenants de l'orthodoxie de l'Eglise, mais soutenue par d'autres, comme le métropolitain d'Espagne lui-même, Elipand (Elipandus, Elipando) de Tolède, archevêque de Tolède nommé par l'occupant musulman et qui, aux dires de certains, aurait pu agir ainsi pour attirer les bonnes grâces du calife, tout heureux d'entendre que Jésus était un homme, fût-il prophète. C'est en allant à Pravia, semble t-il,que Beato et son ami Etherio (Eutherius, Etherius, Eterius ou Eterii Oxomensis), évêque d'Osma*, apprirent qu'ils avaient été dénoncés comme hérétiques par Elipandus. Beato s'était rendu dans la nouvelle capitale des Asturies pour assister à la profession monastique de la Reine Adosinda* (dont il aurait été le confesseur), dans l'abbatiale du monastère de San Juan Evangelista (saint Jean l'Evangéliste) de Santianes, que la reine fonda et où elle quitta le siècle. De violentes diatribes animèrent Elipandus* et son contradicteur et, contre le prélat de Tolède, Beatus écrira avec son ami Eutherius le De adoptione Christii Filii, qui sera révisé en Adversus Elipandum, et qui contiennent les copies d'écrits d'Elipand, en particulier le Symbolus Fidei Elipandus, écrit semble t-il vers 785, quand l'archevêque de Tolède était prieur.
 

* ADOPTIANISME ou ADOPTIONISME: "L'adoptianisme est une doctrine religieuse selon laquelle Jésus ne serait devenu le fils de Dieu que par adoption à la suite de son baptême dans le Jourdain par Jean-Baptiste. Elle est apparue dès le IIe siècle chez Théodote de Byzance dont le souci était de revenir à un monothéisme plus étayé. Paul de Samosate, évêque d'Antioche la reprit en 268, puis, au VIIIe siècle, en Espagne, l'archevêque Élipand de Tolède, et l'évêque d'Urgel Félix d'Urgel. Diverses réactions contradictoires apparurent à cette époque au nom de l'orthodoxie : en 735, le pape Adrien Ier la condamne tandis que Charlemagne, conseillé par Paulin d'Aquilée, Alcuin, Benoît d'Aniane et Leidrade de Lyon convoque le Concile de Francfort en 794 et obtient également sa condamnation. Félix d'Urgel abjura sous la pression au concile de Ratisbonne en 792 en Bavière puis fut arrêté et condamné comme relaps par le pape Léon III. Il mourut en prison à Lyon en 818. Ce n'est cependant qu'au XIIe siècle que le pape Alexandre III vint enfin à bout de l'adoptianisme qui fut considéré définitivement comme hérésie. Cette question doctrinale sera toutefois de nouveau soulevée par les anabaptistes."

extrait de : http://fr.freepedia.org/Adoptianisme.html

* OSMA : A l'origine Uxama Argaela, des Celtibères puis des Romains, aujourd'hui administrativement liée à Burgo de Osma, à laquelle elle ne se confond pas cependant. Province de Soria (Castille et Léon : Castilla y León).
 
* ADOSINDA : Nièce du roi Pélage (Pelayo), fille du roi Alphonse (Alfonso) Ier et soeur du roi Fruela. Avec son époux, le roi Silo (774-783), dont Beatus aurait été le conseiller, elle déplacera la cour royale à Pravia, dans les Asturies, depuis Canga de Onís où celle-ci résidait jusqu'alors.
 
* ELIPANDUS : Certains connaissent la plus savoureuse invective de l'archevêque de Tolède : "testicule de l'Antechrist", mais attention de ne pas la prendre pour une simple insulte de cour d'école. En effet, le symbole n'est pas nouveau, et si le mot lui-même n'est pas utilisé par Job (40 : 15-24), quand il parle de la puissance du Béhémoth (pluriel hébreu de béhémâh : bête), le commentaire que fait saint Augustin (Moralia in Job) de ce passage de Job compare Béhémoth au Diable et ses testicules aux hérétiques. Le commentaire de l'évêque d'Hippone est repris à sont tour par le moine de Liébana qui associe la Bête à l'Antichrist. On comprend donc que, si Beato considère Elipando comme hérétique, Elipando pense de même à propos de Beato.
 

 
 

 

    Beatus de Gerona (Girona, Gérone)
     
    975, monastère de San Salvador de Tábara ?
     
    fol 134v
     
    Gerona, Museo de la cathedral, Ms. 7
 

Elipandus avait traité lui-même Beatus d'Antéchrist, et la réponse du moine de Liébana est contenue de manière évidente dans ses Commentaires. John Williams4 a bien noté cette préoccupation du démoniaque et de l'Antéchrist dans la troisième version des Commentaires de Beatus, mais il ne voit pas comme d'autres Mahomet, le Prophète des Musulmans, ou le Califat en archétype de la Bête (Satan), ou Cordoue symbolisant Babylone, arguant d'abord du fait que les Musulmans ne sont jamais cités dans le livre du moine espagnol, ce qui est tout de même un argument de poids. Williams croit d'avantage à la dimension eschatologique de l'oeuvre, avec une fin du monde que Beatus a pu imaginer en l'an 800 comme d'autres auteurs, persuadés par des calculs en tout genre (généalogies bibliques en particulier) que 5200 années étaient passées depuis la création du monde et que, l'univers ayant été créé pour 6000 ans, le temps d'existence qui lui restait était très simple à soustraire. Pour Williams, Beatus aurait ainsi un manuel sur "les choses dernières" à la fois mise en garde et donnant aux fidèles des instructions pour mieux s'y préparer. Mais alors, comment expliquer que l'iconographie du Beatus, plusieurs auteurs l'ont bien remarqué, ne donne pas à voir les visions catastrophiques qui agitent sans cesse le livre de Jean de Patmos, mais dégage plutôt une ambiance plutôt paisible, non dénuée humour, précise l'historien Jacques Fontaine : "La dominante de ces oeuvres est celle d'une contemplation sereine, voire d'un anecdotisme amusé jusque dans la représentation des scènes les plus sacrées" (op. cité, p 361). Puisque le texte et l'illustration ne peuvent être contradictoires et qu'ils sont censés se renvoyer l'un à l'autre, on peut penser que l'auteur du Beatus a choisi de privilégier l'espérance, la consolation des élus dans un avenir radieux, où tous leurs malheurs seront anéantis, ou l'apparition de l'Agneau aura fait disparaître à jamais tous les maux, tous les péchés du monde. Encore une fois, ce n'est pas un hasard si ce livre apparaît en un moment historique de l'Espagne, où la "Mater Spania" d'Isidore est foulée aux pieds par les "Infidèles". Faut-il rappeler que le livre même de l'Apocalypse a été écrit en des moments douloureux pour les premiers chrétiens, après les persécutions de Néron (Lucius Domitius Claudius Nero, 37-54-68) et de Domitien (Titus Flavius Domitianus, 51-81-96) qui exila saint Jean sur l'île de Patmos vers 95.

 

 

    Beatus de San Millán
     
    2e partie du XIe siècle
     
    Madrid, Real Academia de la Historia, Emil.33
 
 
Pourtant, comment imaginer que le moine de Liébana ait pu dissocier l'invasion musulmane en Hispania de la fin du monde, alors que ses contemporains le vivaient comme un évènement terrible et dévastateur, exagérant d'ailleurs souvent sa réalité. En effet, est-ce l'Espagne chrétienne qui vit se côtoyer les religions du Livre, ou l'Espagne musulmane ? Dans tous les cas, moines français et espagnols ne douteront pas du message eschatologique de Beatus. Passé l'an 800, alors que la fin du monde ne se produit pas mais, qu'au contraire, Charlemagne règne sur un grand empire d'Occident, les moines concluent simplement que le message de Beatus reste vrai, et que c'est simplement sa date d'effet qui ne l'est pas. On ne serait guère étonné, enfin, que les écrits de Beatus aient contribué à alimenter la vision dramatique de l'Islam qui parcourt la martyrologie de la première moitié du IXe siècle.
4. The illustrated Beatus: A corpus of the illustrations of the commentary on the apocalypse, introduction. London : Harvey Miller, 1994

 

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