ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
-------------ABBAYE--
 

Le temps des mutations, fin IXe - XIe siècles


 Expression de "La paix de Dieu" dans la Bible de l'abbaye San Pedro de Roda en Catalogne ("Sant Pere de Rodes" en catalan), ouvrage ramené en France par le duc de Noailles en 1708. B.N Ms Lat 6, T III,
f° 145 v.
 
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Les mouvements de la
Paix de Dieu
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1e partie

 


INTRODUCTION

 


"L'an mil après la Passion fut celui qui suivit ce désastre. Par la bonté et la miséricorde divines, les nuées et les tempêtes s'apaisèrent. La face du ciel se mit à resplendir, exhalant des vents bienfaisants et montrant dans sa sérénité apaisée la magnificence du créateur. La terre verdoyait, elle portait des moissons abondantes, éloignant la famine.
Alors, en Aquitaine, les évêques, les abbés et les autres hommes de religion rassemblèrent tout le peuple en des conciles. On y porta beaucoup de corps saints, et d'innombrables châsses contenant de saintes reliques. Puis, dans la province d'Arles, dans celle de Lyon, dans toute la Bourgogne et jusque dans les régions les plus reculées de la France, dans tous les diocèses, on fixa des lieux : les évêques et les grands du pays y célèbreraient des conciles pour la restauration de la paix et l'institution de la foi sacrée. La multitude s'en réjouit, et, dans la joie, accoururent les grands, les moyens et les petits. Tous étaient prêts à obéir aux préceptes des pasteurs de l'Église, non moins exactement que si une voix céleste parlait aux hommes sur la terre. Tous, en effet, étaient terrifiés par la récente calamité et craignaient de ne pas jouir de l'opulence de la récolte prochaine.
Une notice, divisée en chapitres, contenait à la fois ce qu'il était défendu de faire et ce qu'on avait décidé de jurer au Seigneur. La partie la plus importante était le maintien d'une paix inviolable : les hommes des deux conditions pourraient sans crainte se déplacer désarmés, en dépit de toute charge contre eux. Le pillard ou l'usurpateur du bien d'autrui serait soumis à la rigueur des lois et condamné à des peines sévères, amendes ou châtiments corporels. Aux lieux sacrés de toutes les églises devaient revenir tout honneur et toute révérence; si quelqu'un s'y réfugiait, inculpé d'une faute, il ne subissait aucun dommage, sauf s'il avait violé ledit pacte de paix; dans ce cas on le poursuivrait jusqu'à l'autel, pour lui en infliger la sanction. Quant aux clercs, aux moines et aux moniales, leur escorte ne devait subir nulle atteinte.
On prit dans ces conciles beaucoup de décisions qu'il serait trop long de dire toutes. Rappelons cependant que chacun s'accorda pour s'abstenir de vin le sixième jour de la semaine, et de viande le septième, sauf maladie grave ou si une grande fête tombait ces jours-là; et si de telles exceptions se présentaient, de tels cas de relâchement, il fallait à la place nourrir trois pauvres.
Dans ces rassemblements de saints, d'innombrables malades furent guéris miraculeusement. Pour que cela ne paraisse pas anodin, il arriva à maintes reprises qu'au moment où des bras ou des jambes tordus reprenaient leur rectitude première, on vît la peau se déchirer, les chairs s'ouvrir et le sang couler à flots; ce qui rendait crédibles ces miracles et ceux dont on pouvait douter. L'ardeur était générale, les évêques levaient au ciel leur bâton de pasteur et tous tendaient leurs paumes vers Dieu. " Paix! paix! paix! " clamaient-ils tous ensemble, comme pour apposer leur seing au pacte perpétuel juré avec Dieu. Il était d'ailleurs entendu qu'au bout de cinq ans, pour confirmer la paix, on referait cela dans le monde entier, de la même admirable façon.
Cette année-là, le blé, le vin et les autres récoltes furent en telle abondance que cela aurait suffi pour les cinq années à venir. À part la viande et les mets spécialement délicats, les denrées alimentaires ne valaient plus rien. C'était comme au temps antique du grand jubilé mosaïque. La deuxième, la troisième et la quatrième année, la récolte ne fut pas moindre."

Extrait de l'ouvrage de Raoul Glaber (vers 980 - 1050), Historiæ, (Histoires )1. IV, traduit et commenté par Mathieu Arnoux, aux éditions Brépols, 1996.

"Comme approchait la troisième année qui suivit l'an mil, on vit dans presque toute la terre, mais surtout en Italie et en Gaule, rénover les bâtiments des églises; une émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir une plus somptueuse que celles des autres. C'était comme si le monde lui-même se fût secoué et, dépouillant sa vétusté, eût revêtu de toutes parts une blanche robe d'églises".

Extrait des Historiæ de Raoul Glaber

L'essentiel de ce texte ne sont pas les accents prophétiques ou exaltés du célèbre moine, chroniqueur des Historiae, n'est-il pas le seul lettré du temps à vouloir faire accroire aux désespoirs millénaristes de ses contemporains? Non, ce texte est là pour nous représenter le mouvement de la Paix de Dieu, qui voit le jour par l'exaspération des violences répétées que subissent en premier lieu les clercs, les moines, mais aussi les paysans, de la part de l'aristocratie guerrière. Cette dernière profite de la nouvelle donne féodale, depuis la démission du pouvoir royal, qui récompense celui qui triomphe par la force. Le monde n'est peut-être pas plus violent qu'auparavant, mais il y a certainement déséquilibre des forces, par l'anarchie des pouvoirs, qui rend possible toute sorte de combinaison de puissance et de ruse, et qui pousse les Grands à imposer leur ban de manière sauvage, aliénant les populations non armées, religieux et paysans, surtout. La paix consiste donc ici à arrêter le flot d'exactions qui fait subir aux populations sans défense (inermes, sans armes : clercs, paysans, marchands) de lourdes pertes et, dans le même temps, à protéger durablement les populations molestées, fragilisées.


LES ORIGINES


Il est un peu dommage de voir les livres d'histoire répéter, en substance, qu'officiellement le mouvement de la paix de Dieu a une origine aquitaine et prend naissance au concile de Charroux (Poitou). Plusieurs assemblées de paix qui l'ont précédé ont commencé ce travail pour la paix et c'est l'Auvergne qui en est le théâtre. Ces premières assemblées, ces premiers plaids pour la paix, se tiennent en Auvergne et nous verrons qu' il n'y a pas de doute sur leur nature conciliaire. Par ailleurs, que ce soit en Aquitaine ou en Auvergne, il n'y a pas que la paix qui soit concernée : nous verrons que les enjeux géopolitiques, une fois de plus, sont bien pesés à ces occasions, intervenant même parfois dans le choix du lieu d'établissement d'un concile. Avant de parler de ces premiers conciles de paix, évoquons les ébauches de paix dessinées lors des toutes premières réunions concernées, qui sont des convocations régulières des évêques. Certes, ces synodes ne sont pas, juridiquement, des conciles de paix (il leur manque un élément institutionnel important : le serment), mais elles marquent bien les débuts du mouvement, par la volonté qu'a l'évêque de pallier la défaillance du pouvoir royal ou comtal. Ainsi en est-il de deux plaids dirigés par Etienne II, évêque de Clermont vers 943, abbé de Conques et fondateur du monastère de Saint-Germain-Lambron. Le premier, celui de Clermont (958) voit Etienne taire les rébellions des seniores auvergnats et restaurer "la paix, qui vaut mieux que tout" (pax que omnia superat ... ). Le deuxième, plus confidentiel, nous est connu par les Miracula S. Viviani de Figeac (972), censé s'être déroulé en un lieu près d'Aurillac (ad Coles nous dit le texte), et qui n'a pas été identifié parle de la paix sans laquelle "personne ne verra Dieu". Les assemblées qui suivront marquent, nous l'avons dit, le vrai départ du mouvement de la paix de Dieu. Restons un moment en Auvergne, dans la région du Velay, où ont lieu les plaids de Laprade (vers 975-980) et de Saint-Paulien (vers 993/994), dit "du Puy". Cette fois, le héros est Guy d'Anjou, réformateur de l'abbaye de Cormery. Il en fut l'abbé, comme de Saint-Sauveur-de-Villeloin (Indre-et-Loire), puis de Saint-Aubin (Angers) et de Ferrières (Gâtinais), avant de devenir évêque du Puy (996), où il fondera l'abbaye de Saint-Pierre du Puy. Laissons Marc Bloch nous parler de ce premier "pacte de paix" :

"
L’évêque du Puy Guy, ayant réuni ses diocésains chevaliers et vilains [milites ad rustici] dans un pré, les pria de s’engager par serment à observer la paix, à ne pas opprimer les églises ni les pauvres dans leurs biens, à restituer ce qu’ils auraient enlevé... Ils refusèrent. Sur ce, le prélat fit venir à la faveur de la nuit des troupes qu’il avait secrètement concentrées. Au matin, il entreprit de contraindre les récalcitrants à jurer la paix et à donner des otages ; ce qui, Dieu aidant, fut fait. Telle fut, selon la tradition locale, l’origine qu’on ne saurait dire purement volontaire, du premier pacte de paix."

Extrait du livre de Marc Bloch, Société féodale, aux éditions Albin Michel, 1939

 
Certes, il n'y a aucun doute que Guy d'Anjou est un homme de réforme et de paix mais, une fois encore, les problèmes éthiques ne se posent pas sans prise en compte des enjeux de pouvoirs :
"On peut avancer enfin l’hypothèse que la première Paix de Guy d’Anjou coïncide avec l’accord matrimonial conclu entre les Angevins et la royauté carolingienne. Le mariage du jeune Louis avec la comtesse Azalaïs se serait fait sur un fond d’illusions réciproques : la victoire de Guy à Laprade aurait ajouté aux grands espoirs politiques des parties, les aurait sous-tendus. C’est dire l’importance du contexte politique dans le développement de la Paix. On voit plus difficilement la réunion intervenir dans les années 982 et suivantes, périodes de guerre en Auvergne, consécutives au divorce de Louis et d’Azalaïs".

extrait de la page web : http://www-droit.u-clermont1.fr/Recherche/CentresRecherche/Histoire/gerhma/these5a.pdf
thèse de Christian Lauranson-Rosaz

 
Sources : L'an mil et la paix de Dieu, La France chrétienne et féodale 980-1060, de Dominique Barthélémy, aux éditions Fayard, 1999.
 

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