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-L'ENLUMINURE (10)
 
LES COULEURS VEGETALES
 
pigments rouges-
 
1e partie-

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PIGMENTS et TEINTURES VEGETAUX
 
Nom français
nom latin ancien
DESCRIPTION  COMMENTAIRES
 
   PIGMENTS ROUGES (rubrus, rubrum)

 
Garance,
Alizarine
 
waranta, warantia, warentia, varentia, garantia
 
 

racines
racines broyées

couleur naturelle

Echantillon très fidèle de la couleur synthétique, des nuances variées obtenues.

 
Originaire du bassin méditerranéen, la garance des teinturiers (Rubia tinctoria, on trouve parfois tinctorium) est la cousine du café, du quinquina ou du gardénia. Elle appartient à la famille des Rubiacées (Rubiaceae) et mesure de 0.60 à 1 m de hauteur.
 

Ses rhizomes (racines), séchés, broyés et blutés, donnent, pour simplifier, deux colorants rouges principaux : la purpurine et l'alizarine, nom donné au pigment aujourd'hui et qui nous vient de l'arabe al-`usâra, al-lizari, oussara : jus, suc extrait d'une plante. du verbe "açara", "asarah" : presser (une plante pour en extraire le jus)
 
 
La purpurine est d'avantage rouge que l'alizarine, mais elle a le défaut de moins bien résister à la lumière. De ce rouge, les peintres font une belle laque et naguère, le mélangeaient à l'alumine pour obtenir une belle couleur rose. Les Gaulois, eux, la mélangeaient avec le bleu du pastel pour en faire une belle teinte violette. Au contraire d'une teinture naturelle, la garance ne se mêlait aux fibres (animales ou végétales) qu'aidée d'un calcaire (additionnée parfois de craie) et d'un mordant, souvent l'alun.
 
Ces substances chromatiques se fixent en dessous de l'écorce, dans l'aubier. S'il restait beaucoup d'écorce après le blutage, la garance était dite "robée" (mauvaise). A l'inverse, elle était "non robée".
 
En fait, les racines (peut-être même les fanes) contiennent d'autres principes chromatiques (du jaune au pourpre), telle la xanthopurpurine, colorant jaune orangé, la rubiadine (colorant rouge) et d'autres1. Solubles dans l'eau, ces colorants ont la faculté étonnante de colorer en rouge les os des animaux ou des hommes qui en ingèrent.
 
 
 

Le pantalon garance de notre poilu, ici un fantassin de 1914, est une cible lumineuse pour les mitrailleuses des artilleurs allemands. Il sera remplacé en 1915 par une tenue bleu horizon.

képi du second Empire (1852-1870) coiffant le médecin Major de 1ère classe (ici, avec tresse, instauré à compter de 1854).
La garance est attestée depuis quatre millénaires au moins en Inde, en Perse ou en Egypte. Dioscoride la mentionne sous le nom d'Erythrodanon (?) Pline (Hist. Nat.livre XIX, 17) utilise un de ses noms
latins : Rubia (rouge).
 
Plusieurs siècles après, les Carolingiens utilisent le terme warentia. Si Du Cange prétend que varantia, déclinaison du latin médiéval changé en "warantia", "warentia" (voir Capitulaire de Villis) est issu de verus, "vrai", à cause du rouge éclatant du colorant, cela ne semble guère plausible.
 
En effet, ce mot semble plutôt apparenté au francique warjan, wratja, wraihja (goth), du verbe wreihan, "protéger" : l'anglais et l'allemand ont conservé ce verbe sous la forme respective de "ward" et "warten". Par ailleurs, Wraihja était un nom propre chez les Ostrogoths, transcrit en latin par Uraia, Uraias ("Oraia", dans l' Abrégé chronologique de l'histoire de France, par le Sr. de Mezeray, édition 1696). Cet Uraias était le neveu et le chef du roi goth Vitigès qui pilla Milan en 538/539.
 
Quant à savoir le lien entre l'idée de protection et le rouge de la garance....personne n'a vraiment de réponse. Il faut peut-être chercher du côté symbolique : le caractère protecteur de la garance antique est peut-être dû au fait que le rouge est couleur du pouvoir, du roi, de l'armée, qui est chargée de défendre un pays : Le seul Wraihja célèbre que nous connaissions ne commandait-il pas lui-même l'armée des Goths ? Notons aussi que l'armée française utilisait encore l'alizarine au début de la première guerre mondiale (1914-1918) pour teindre les pantalons et les képis de ses uniformes : voir images de gauche
 

Par un glissement classique du w/v vers le g, warantia devint "garantia", et enfin "garance", en français. C'est là l'origine des mots "garant","garantie", dû au fait que le prix de la garance était fixé et contrôlé par l'Etat.
Le commerce de la garance a créé un vocabulaire technique : Garançage, garancer (action de teindre), Garancerie
(n. f , Lieu du garançage), Garanceur n. m. (l'ouvrier), Garancière ( n. f, champ cultivé).
 
La fabrication industrielle de l'alizarine de synthèse entraîna l'arrêt total de la culture de la garance très développée en France.

 

En 1860, le Vaucluse produit près de la moitié de la production mondiale de garance ! Hélas, la production s'effondre totalement quand est synthétisée, en 1869 l'alizarine artificielle, le principe même ayant été découvert plus de 40 ans auparavant, en 1826/1827,
par le talentueux chimiste Pierre Robiquet (1780-1840), aussi découvreur (entre autres) de la caféine et de la codéine

La garance est connue pour être cholagogue, antilithiasique, emménagogue, apéritive, astringente, diurétique, laxative.

 


    NOTES :

    1. Principes chromatiques
     
    "La racine de garance contient d'autant plus de colorants différents qu'elle est âgée, jusqu'à 19 colorants. La racine âgée d'un an n'en contient que quatre. Mais tous sont construits sur la molécule d'anthraquinone. Alors qu'est-ce que l'anthraquinone ? L'anthraquinone est une molécule composée de 14 atomes de carbone, arrangés en hexagone donc. Sur l'hexagone du centre, deux oxygènes, mais si je mets ici un OH et là un autre OH, c'est-à-dire un oxygène, un hydrogène deux fois, j'ai l'alizarine, qui est le principal colorant présent dans la racine de garance. En en rajoutant un troisième, j'obtiens la purpurine, le deuxième colorant en importance dans la racine de garance. Mais dans la racine de garance, ces colorants sont présents soit sous forme libre, c'est-à-dire ainsi, ou sous forme de glycoside. Un glycoside est une association avec un sucre. En l'occurrence ici, nous avons le primevérose.
    La racine fraîche est impropre pour la teinture comme pour la préparation de pigments. Pour cela, on va la sécher, et puis ensuite la racine sera battue pour en détacher la terre adhérente et enfin robée. Le robage consiste à écraser la racine sèche sous des meules légères pour en détacher les radicelles, les parties d'écorces inutiles, et puis broyer grossièrement la racine. Après ce traitement, les propriétés tinctoriales de la racine ne sont toujours pas idéales. Il va falloir hydrolyser les glycosides dont nous avons parlé à l'instant.
    L'hydrolyse consiste à séparer le colorant du sucre, c'est-à-dire qu'on va démonter le glycoside. Voilà, le sucre est éliminé et le colorant, en l'occurrence l'alizarine, retrouve ses deux hydrogènes ici. Alors il existe de nombreuses recettes de laques de garance, mais les recettes précises ne sont pas antérieures au 18ème siècle. "

    extrait de la page :
    http://archives.arte-tv.com/hebdo/archimed/20010220/ftext/sujet6.html

 
Orseille,
pourpre française (tardif)
rocelle ?
 
Fucus
 

dessin de rocella tinctoria, tiré de
"Historia Muscorum" (1742), de Jacob Johann Dillenius (1684-1747), professeur anglais de botanique à Oxford, d'origine germanique.
     

    La rocella tinctoria est un lichen (mi-algue, mi-champignon) de la même famille qu'un arbrisseau bien connu, le henné (Lawsonia inermis), les Lythracées. L'orseille pousse sur les rochers en bords de mer Méditerranée et est utilisée depuis la plus haute antiquité, en Mésopotamie notamment.
    Ce lichen donne principalement un colorant rouge appelé orcéine (qu'on trouve aussi chez un autre lichen : Lecanora parella) :
    vue au microscope d'un tissu de cellule coloré à l'orcéine (et non d'un chou rouge !), très fréquemment employée à cet effet.

    Cependant diverses couleurs et textures (teintures, encres, laques : voir recette2.) sont obtenues à partir de ce lichen, selon les traitements qu'on fait subir à ses principes chromatiques, comme pour bon nombre des plantes tinctoriales en générales. A côté du rouge de l'orcéine c'est surtout du bleu et des nuances de pourpre que l'on peut obtenir (pour le bleu, voir Folium, tournesol). Ces différents colorants ont été mis en évidence par Kane (1840), et s'appellent azolithmine (rouge-brun tournant au bleu en milieu alcalin), spaniolithmine (rouge éclatant, bleu sous ammoniaque) , érythroléine (pourpre) et érythrolithmine (rouge vif à l'air, bleu sous ammoniaque)....on en mangerait !

 
De nombreux mots latins sont issus du grec phykos, phikos, phukos, "algue". De par la qualité tinctoriale de certaines algues, ce qui, en latin, a trait à la teinture se rapporte au grec :
fuco, fucare c'est teindre, farder, colorer.
 
Le fucus latin serait assez spécifiquement lié à notre orseille, ainsi que ses dérivés : fucina, fucinorum, qui désignent des laines teintes à l'orseille. Ce que nous appelons communément fucus aujourd'hui (fucus vesiculosus) était le quercus marina [chêne marin] de Pline, par exemple, et non un fucus, qui désignait plutôt la teinture, la pourpre, le fard. C'est alga, algae, qui désignait plutôt les algues en général.
 
Le principe de l'orcéine fut découvert par Pierre Robiquet (voir couleur précédente) et synthétisé, ce qui causa la perte de la couleur naturelle. Reconnue toxique pour l'alimentation (colorant alimentaire E 121), l'Union Européenne en a interdit l'usage alimentaire.

NOTES :

2. " La laine, non mordancée, teinte au bouillon dans un bain d'orseille ordinaire, prend une belle nuance rouge pur, ou rouge violacé, ou violette, suivant la qualité du produit. La pourpre française, débarrassée de sa chaux par l'acide oxalique et neutralisée par l'ammoniaque, teint la laine en violet- pourpre très solide. Pour les nuances groseille vif, groseille violet foncé, on teint en orseille seule, la laine préaleblement mordancée avec le mordant pour rouge. (C'est à dire 10 kg. de laine que l'on fait bouillir durant 1 heure, dans un bain contenant 1 kg. de crème de tartre et 2 litres de dissolution d'étain. Cette dissolution d'étain étant elle même obtenue en mélant: 400 gr. de sel marin, 1 kg. 250 d'étain, et 8 litres d'acide nitrique.) L'orseille servait encore, en concurrence avec d'autres matières colorantes, pour obtenir les nuances suivantes:
 
- Amarante roue ... Mordant pour rouge (on vient de voir sa composition, cochenille et orseille.
- Amarante vif ... Même chose, mais en augmentant la proportion d'orseille.
- Feuilles mortes ... On mordance avec de l'alun et de l'acide sulfurique (pour 10 kg. de laine, il faut 2 kg. d'alun, 20 gr. d'acide sulfurique, et on fait bouillir 1 heure) Puis on teint en mélange d'orseille, de carmin d'indigo et de curcuma.
- Bois ... On mordance avec de la crême de tartre et de la dissolution d'étain, et on teint en Orseille, carmin d'indigo, extrait de Cuba et curcuma.
- Carmélite ... Même mordant et même matières colorantes, mais dans des proportions differentes.
- Pommerolle ... Même chose, seules les proportions des differents colorants varient."

Paul Schützenberger, Traité des matières colorantes,
comprenant leurs applications à la teinture, etc., vol
1, Paris, 1867.
http://www.chriscooksey.demon.co.uk/lichen/pourpre.htm
 

Orcanette,
Alkanna,
 

 
Anchusa
 

 

article extrait de : "L'art des expériences, ou avis aux amateurs de la physique, sur le choix, la constitution et l'usage des instrumens ; sur la préparation et l'emploi des drogues qui servent aux expériences", par l'abbé Jean Antoine Nollet,
Edition à Paris : chez P.E.G. Durand, Neveu, 1770


Teinture d'alkannine
     

    Alkanna tinctoria (L.) Tausch (anchusa tinctoria) est une plante de la famille des Borraginacées, communément appelée Orcanette tinctoriale, Buglosse, Orcanette ou Buglosse des teinturiers, Orcanète. C'est l'écorce de la racine qui fournit le colorant, d'une
    magnifique teinte quand on la fait tremper dans l'alcool, dit-on, ce qui ne saurait pourtant faire oublier sa grande fugacité.
     
    La couleur de l'orcanette, du carmin au pourpre soutenu, est l'alcannine (alkannine, anchusine), un des alcaloïdes insaturés du type pyrrolizidine,. Elle est obtenue avec traditionnels mordants (souvent, l'alun), liants (huile, surtout, car plus liposoluble qu'hydrosoluble) et adjuvants (alcalis).
 
Le nom scientifique du genre alkanna vient de l'arabe al-henna, c'est le fameux henné (voir colorant précédent; l'orseille), lui-même appelé communément alkanna, pour ajouter à la confusion. On peut supposer que le genre alkanna regroupait diverses espèces dont on extrayait le même colorant rouge, ou bien que l'orseille ressemble assez au henné pour qu'on ait pu lui donner son nom.
 
L'orcanette est utilisée depuis l'Antiquité dans tout le bassin méditerranéen, jusqu'en Inde, au Japon, en passant par la Laponie, la Sibérie. Elle est citée par Pline (livre XIIIe de son Histoire Naturelle) et Dioscorides, qui a parlé des différentes acceptations de "l'anchusa, que certains nomment Calix, d'autres Onoclea, Catanchusa, Lybica, Archibellion, Onophyllon, Porphyris, Mydusa, Salyx, Nonea..."
 
L'orcanette ("arquenet)" est citée dans les deux grands textes culinaires du moyen-âge, le Mesnagier (Ménagier) de Paris et le Viandier de Taillevent. Ce dernier est un livre de cuisine attribué à Guillaume Tirel (1310-1395), dit Taillevent, qui fut enfant de cuisine de Jeanne d'Evreux, puis, en 1346, écuyer au service de Philippe de Valois et, en 1355, queux du roi, avant d'être sergent d'armes en 1368 et premier queux (chef des cuisines) en 1373 sous Charles V. Anobli par Charles VI en 1381, il sera nommé "Maistre des Garnisons des Cuisines du Roi" en 1392. Il fut enterré au prieuré Notre Dame à Hennebont.
L'alkannine est toujours utilisée dans l'industrie alimentaire, mais aussi dans les cosmétiques.
 
 
En médecine, la racine de la plante est utilisée depuis des temps immémoriaux, en interne comme antidiarrhéique (ce qui est invérifié à ce jour), en externe contre des maladies de peau.