ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE
 menu du chapitre MEDECINE

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SCRIPTORIUM
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LES ACTEURS
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Un scriptorium, pour qui ?
 

 
Du Cange, dans son fameux Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis, de 1678, indique que le scriptorium était béni en ces termes :
Benedicere digneris, Domine, hoc scriptorium famulorum tuorum et omnes habitantes in eo, ut quidquid divinarum Scripturarum ab eis lectum vel scriptum fuerit, sensu capiens opere per-ficiant. Per Dominum, etc.
"Daigne bénir, ô mon Dieu, ce lieu consacré au travail de tes serviteurs, ainsi que tous ceux qui l'habitent, afin que toutes les saintes Écritures qui seront lues ou écrites soient sans faute et que ce travail soit profitable. Au nom de Dieu, etc."

Si nous avons de fréquents témoignages de copistes et enlumineurs travaillant ensemble au scriptorium, nous savons que d'autres artisans n'étaient pas nécessairement au milieu des moines du scriptorium. Le parcheminier, de par l'odeur du traitement des peaux, se devait d'être à l'écart, et plusieurs textes témoignent des achats que les abbayes faisaient en parchemin à des artisans extérieurs. Les enlumineurs pouvaient être "prêtés" à un monastère ou effectuer une commande dans leur propre officine, à partir d'un manuscrit rédigé par des scribes. Nul doute que le travail du cuir ou, plus rare, celui d'orfèvrerie, se faisait dans des ateliers ad hoc, à l'abbaye ou en dehors. Si le travail du scriptorium est très organisé, il n'est pas toujours hiérarchisé de manière rigide. Certains enlumineurs étaient aussi copistes. Ils pouvaient être"prêtés" par d'autres monastères, comme Liuthard, protégé de Charles le Chauve, à la fois peintre et copiste, qui a exercé son art dans plusieurs abbayes, ou Albert de Trèves, au XIe siècle, qui fut appelé à Cluny pour redonner un peu de vigueur au scriptorium bourguignon, qui perdait alors un peu de son lustre.
Comme pour d'autres corps de métier, nous le verrons, l'abbé peut faire appel à des laïcs pour décorer les livres du monastère, tel Cassiodore, au VIe siècle, demandant à ses antiquarii (copistes) de ne pas travailler simplement par âpreté au gain. Notre préfet du prétoire payait à la tâche, en effet, ces spécialistes qui étaient formés sur place, dans son monastère de Vivarium, et pour lesquels il avait rappelé les règles de calligraphie dans son ouvrage majeur, les Institutiones. On peut citer aussi le Lombard Nivardus, que Gauzelin, abbé de Fleury, fit travailler pour son couvent, ou encore le peintre laïque Foulque qui, à la fin du XIe siècle, se mit au service de l'abbé de Saint-Aubin d'Angers, et enfin, les deux moines calligraphes de Tamié, qui sont prêtés pendant un an à l’abbaye de Morimondo, dans le Milanais, en Italie. C'est d' Italie, justement, mais aussi de Germanie, de Belgique, que viennent les scribes qui doivent copier rapidement pour Gerbert, et dont les services sont payés "forts chers".
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Autour du travail de copie et d'enluminure, ont lieu différentes interventions. Nous employons ce mot à dessein, car elles ne sont pas toujours autant d'acteurs. En clair, si une personne intervient (moine, moniale ou laïc : voir plus loin) à un moment de la vie du scriptorium en tant que doreur, rubricateur, lecteur (qui dicte un texte au copiste), censeur (qui supervise les travaux), correcteur, cela ne veut pas dire du tout qu'il exerçait en permanence la spécialité concernée. Un moine pouvait exceller (ce n'était pas rare) en différentes matières et prêter son concours, un moment à telle tâche, un moment à une autre : Les paléographes agissent en véritables enquêteurs quand il s'agit de repérer les différentes mains qui avaient oeuvré en un même manuscrit, qu'il s'agisse d'écriture ou de décoration. Certaines mains ont un nom, nous en avons cité, mais pour quelques " stars ", combien d'anonymes !

Notons aussi la présence de jeunes moines (pueri, sing : puer ), des apprentis qui apprennent, comme dans le civil, leur métier à la base, en s'appliquant à des tâches simples et utiles aux "professionnels" : taille des calames, portage de manuscrits (voir image 5 de mobilier), changement d'encre, etc.
Bien entendu, ce jeune moine (ou cette jeune moniale) pouvait être initié au métier de copiste, comme cet apprenti, faisant ses premiers pas de calligraphe :

 

 

L'apprenti Everwinus est assis, appliqué à un décor, tandis que son maître Hildebertus se retourne pour maudire et crier à une souris qui s'enfuit en emportant son fromage.
(Augustin, De Civitate Dei. premier quart du XIIe s. Prague, Bibliothèque du Chapitre Métropolitain, Ms. A XXI/1. f. 153v. )

 
Que l'on songe, par exemple, au scriptorium de l'abbaye Saint-Pierre de Moissac autour de 1100, sur lequel s'est penché tout particulièrement Chantal Fraïsse : "Ce scriptorium n’apparaît pas comme une structure rigidement hiérarchisée où la fonction de scribe et celle de peintre sont nettement spécialisées mais au contraire comme une équipe dont les membres échangent motifs, style et techniques dans une certaine liberté, même s’ils savent reconnaître le talent d’un des leurs, qu’ils s’efforcent d’égaler." (Chantal Fraïsse, Quelques observations sur le scriptorium de Moissac au début du XIIe siècle).

Ainsi, la confraternité des moines faisait de leur tâche sacrée une oeuvre collective de salut, et pas un bien culturel où nous l'entendons aujourd'hui, sentiment qui devait déjà avoir évolué aux XIIe-XIIIe siècles, avec la naissance des universités, avec le développement de la culture hors des monastères. Quand on comprend cela, on comprend que le rôle de maître ou d'élève ait pu prendre, dans les scriptoria, une tournure particulière où, tour à tour, les moines ajoutent leur pierre à un édifice qui sera bien plus grand qu'eux tous réunis. Tout cela n'empêche pas, nous l'avons signalé et en reparlerons ailleurs, la recherche de talents, parfois la signature particulière de l'artiste, individualisation rare avant la fin du moyen-âge, mais qui s'accélèrera ensuite, quand la connaissance échappera au champ monastique. Tout cela n'empêche pas, non plus, certains d'assigner les places de manière autoritaire, comme l'abbé de Spanheim, Johannes Tritheim ( Ioannes Trithemius, Jean Trithème, 1462-1516, père de la cryptographie), qui veut de ses moines "que l'un corrige le livre que l'autre a écrit; qu'un troisième dessine les ornements à l'encre rouge; que celui-là se charge de la ponctuation, celui-ci des peintures; que cet autre colle les feuilles et relie les livres avec des planchettes; qu'un autre les polisse; qu'un dernier enfin y règle au crayon les lignes destinées à guider la plume de l'écrivain." ( J. Tritheim, Livre d'or des métiers)

Nous venons de souligner la souplesse de l'organisation du scriptorium monastique, qui pouvait présenter différentes formes. Cela n'empêchait pas qu'elle fût bien encadrée, toute entière sous la responsabilité d'un officier très important de l'abbaye :
 

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L'ARMARIUS---

 

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 Un moine (l'armarius ?) appréciant le travail du parcheminier, dont on voit le matériel à l'arrière plan : cadre pour le parchemin tendu, couteau courbe pour découper des feuilles.

Manuscrit du XIIIe siècle. Copenhagen, Librairie Royale. Ms. 4, 2o f. 183v.
 
 
 

Nous allons bientôt parler de l' armarius quand il désigne le mobilier, mais ici c'est la personne qui nous intéresse, celle du moine qui détient la responsabilité de tout le secteur scripturaire et livresque de l'abbaye. Petite précision pourtant, nous n'évoquerons ici que ses attributions relatives au scriptorium, les autres seront traitées dans des chapitres qui leur correspondent (encore plus nombreuses au XIIe-XIIIe siècles, dont celle la fonction de chantre [ cantor ]).

Il n'était pas rare que l'armarius soit le troisième ou quatrième officier de l'abbaye, après l'abbé, le prieur, parfois le sous-prieur. Nous avons là affaire à un des rôles les plus importants du monastère, ce que nous confirme le moine Thierry, de l'abbaye de Fleury, rédacteur d'un coutumier de son monastère, en 1004 :
" L'armarius est aussi directeur de l'école, revêtu d'un manteau de philosophe, il garde avec soin la bibliothèque ou local des livres. Il jouit d'une grande considération parmi les frères, il apparaît plein de la force que donne la connaissance de la vérité, et on le considère à l'égal d'un apôtre. Il classe lui-même, ou confie au soin d'un de ses disciples, les baux à ferme ou les contrats d'échange et tout ce qui se rapporte à ce genre d'affaires. C'est à lui qu'incombe le soin des livres et de tout l'équipement du scriptorium : la provision de parchemin, les fils tressés pour coudre les codices, les peaux de cerf pour recouvrir les livres. […] Enfin c'est à lui qu'incombent la correction des livres, la détermination des leçons de l'office, la défense de la foi catholique, la réfutation des hérétiques et tout ce qui concerne la pureté de la doctrine. "

En Angleterre, les Chroniques monastiques d'Abingdon ou le Coutumier de Saint Augustin de Canterbury ajoutent que l'armarius prépare l'encre, la distribue aux frères, mais aussi aux convers qui le lui demandent avec politesse. De plus, l'armarius veille à ce que nul ne soit surpris dans l'oisiveté et que soit observée la règle du silence absolu. Afin de ne pas le briser intempestivement, il était interdit, d'ordinaire, à quiconque n'y travaillait pas, de pénétrer le scriptorium, en-dehors de l'abbé, du prieur ou du sous-prieur. Il était en général permis de parler à l'oreille pour des questions essentielles, mais, chez les Clunisiens, le simple murmure n'était proféré qu'en dernier recours.

Ce statut important ne doit pas nous faire oublier cependant que l'armarium a lui aussi un ou plusieurs chefs, au premier rang desquels se trouve l'abbé. Plusieurs coutumiers rappelle ce fait à leur manière, précisant que l'armarium, s'il le pouvoir d'organiser à sa guise le scriptorium, ne pouvait décider la fabrication d'un ouvrage pour en faire commerce et devait parfois en référer à l'abbé pour maintes opérations commerciales (achat de parchemin, d'encre, etc...)

A l'inverse, tant de casquettes à porter menaient sans cesse l'armarius en différents lieux du monastère, si bien que, quand le nombre de moines était suffisant, il délégait ses pouvoirs à différents directeurs. Celui du scriptorium est souvent appelé " magister " ou praeceptor : maître, professeur. Il peut, bien sûr, représenter l'armarius lui-même. Ce magister peut être parfois corrector, quand il corrige les copies.
 
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