ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE
 -------menu du chapitre MEDECINE
    LE------------
SCRIPTORIUM
.
LES LIEUX
.
3e partie

 


 
Un scriptorium, pour quoi faire ?
 

La réponse semble facile, car nous savons que c'est une salle où les moines copiaient et enluminaient des manuscrits, mais nous allons voir qu'à la loupe, ce sujet ne se traite pas de manière limpide. Primo, nous avons peu de textes nous informant sur l'organisation des scriptoria monastiques :
"Les chroniques et sources littéraires sont généralement avares d'informations précises : au-delà des constructions de bâtiments qui ont dû servir à abriter les livres, les mentions relatives au scriptorium sont rares et lorsqu'elles existent, elles ne font que souligner le caractère lettré ou pieux de tel moine ou abbé. Le cas des chroniques de Salem* ou de Wettingen*, qui nous fournissent année par année les livres copiés, sont rares pour les XII-XIIIe siècles. [...]

* [...] Pour Salem : liste de manuscrits copiés entre 1280 et 1299, éd. Mittelalterliche Bibliothekskataloge Deutschlands und der Schweiz, vol. 1 : P. LEHMANN, Die Bistümer Konstanz und Chur, München, 1918 , p. 284-290 et pour Wettingen : liste des manuscrits copiés entre 1232 et 1273, éd. Ibidem, p. 414-417."

extrait de la page web :
http://www.cister.net/disc_culture.htm


Secundo, n'oublions pas que, pour quelques dizaines de scriptoria privilégiés (environ une soixantaine en plein moyen-âge), où étaient fabriqués ces magnifiques ouvrages dont il nous reste quelques témoignages, il existait mille à deux mille monastères qui, s'ils ne possédaient ni les talents ni le nécessaire à la production d'ouvrages remarquables, avaient besoin de satisfaire à leurs besoins monastiques élémentaires : Ce travail humble et peu éclatant, nous en connaissons mal les conditions. On sait que les moines chantaient, priaient : il leur fallait copier, remanier les textes liturgiques. Les moines correspondaient entre-eux ou avec d'autres pouvoirs, ecclésiaux ou princiers, notifiaient, certifiaient, réclamaient, intercédaient par différents actes gérant la vie matérielle et spirituelle de la communauté.

Un simple écritoire (scriptorium) suffisait à la tâche du copiste. Non seulement l'activité pouvait être temporaire, mais aussi, peu exigeante en matériel et en place : On a trouvé ainsi nombre de manuscrits courants sans extrême application, utiles aux besoins propres des moines, dirait-on.
On ne copiait cependant pas toujours pour soi, loin de là. Copier un livre pouvait être un vrai commerce pour certains monastères : On dit que ce commerce représentait une bonne part des rentrées des monastères cartusiens. Bien avant cela, on sait que Gerbert de Bobbio et Loup Servat de Ferrières en Gâtinais avaient été à la fois des faiseurs et des vendeurs de livres. L'abbé de Ferrières, en particulier, avait la réputation de ne confectionner un livre qu'à la mesure des écus proposés. En clair, pas de page gratuite ! Il n'y a pas de raison qu'une abbaye n'ait pas la bosse du commerce !
O

S'il est simple d'imaginer un humble scriptorium, avec table (individuelle ou commune), encre, plume, parchemin, et quelques instruments simples à l'exercice de la fonction de scribe (et que nous verrons en détail dans un autre chapitre), la chose se complique quand il s'agit de scriptoria renommés, qui produisent de riches ouvrages. Cependant, on aurait tort de n'y voir que des ruches en perpétuelle activité. Par ailleurs, "cette activité n'a pas toujours été durable. Pour les établissements qui se créent à partir du XIe siècle, le scénario est presque toujours le même. La production de livres ne débute que vingt à trente ans après la date de fondation: la première génération de moines s'est d'abord occupé à acquérir des terres et à élever des bâtiments. Ce n'est qu'alors qu'on se met en devoir de remplir la bibliothèque. Entre-temps, on se sera contenté du minimum, éventuellement acquis auprès d'un autre établissement du même ordre: le système est très clair chez les Cisterciens, où les maisons-mères ont obligation de fournir à leur filiale les livres nécessaires au démarrage de leur communauté. Chez ceux-ci, d'ailleurs, la stricte normalisation de la liturgie rend les livres de chœur à peu près interchangeables d'une abbaye à l'autre.
Puis, dans la plupart des cas, on discerne un net ralentissement de l'activité, sinon même une cessation quasi complète, au bout de deux ou trois générations. On parle souvent alors de "décadence", et on trouve toujours un abbé plus ou moins mal famé sur qui en faire retomber la responsabilité. En réalité, la cause est assez simple: on a rempli la bibliothèque de tout ce qui était nécessaire, et il n'y a pas de raison de continuer à produire des livres. Il suffira que, de temps à autre, on puisse combler une lacune ou mettre à jour ce qui existe.


On l'aura compris, les travaux somptuaires ne concernaient pas la vie quotidienne des scriptoria. Tous les documents "administratifs" et liturgiques étaient lot plus habituel, et les abbayes importantes pouvaient posséder plusieurs officines d'écriture, ce que l'on rencontre assez souvent dans les grands couvents cisterciens. Ainsi en est-il de Clairvaux, où saint Bernard (à l'image d'autres abbés de grands établissements monastiques) a plusieurs secrétaires qui ont chacun leur bureau. Nous possédons plusieurs lettres très instructives d'un secrétaire principal de Bernard, qui se nomme Nicolas. Ecoutons le parler de sa situation, que nous rapporte le célèbre Mabillon, dans sa préface du tome III des oeuvres complètes de saint Bernard :
" Vous savez que je me trouve à présent au milieu d'hommes qui se distinguent par la sévérité de leur discipline, la gravité de leurs mœurs, la maturité de leurs conseils, le poids de leur autorité, et par la pratique rigoureuse du silence. Je neveux pas que vous croyiez que je me singularise, mais pendant qu on vaque ici à la contemplation, moi, j'ai la plume à la main, je tourne et retourne les tablettes, je travaille mon style et recherche les agréments de la composition littéraire. Du matin jusqu'au soir, je n'ai pas d'autre occupation. Que la responsabilité n'en retombe point sur ceux qui m'ont imposé ce fardeau et m'ont fait un devoir de passer mon temps à écrire des lettres et à répondre aux lettres des autres."
Fort heureusement, Nicolas nous a touché un mot de son bureau :
"Dans une autre lettre, sa trente-cinquième, il décrit ainsi son cabinet de travail: « J'ai un petit cabinet de travail dans mon cher Clairvaux, garni, ou plutôt caché par des instruments de travail céleste ; il a accès, par une porte, dans la salle des novices, où une foule de gens nobles et instruits, viennent enfanter l'homme nouveau dans les exercices d'une vie nouvelle... A droite, est le cloître où se promène la troupe florissante des religieux. C'est là que chacun, sous une discipline très sévère, vient ouvrir les livres des saintes Ecritures, non pour gonfler de vanité les trésors de leur savoir, mais pour y apprendre l'amour de Dieu, la componction du cœur et la, vraie dévotion.... A gauche est le principal corps de logis avec le promenoir des infirmes, c'est là que, par une nourriture plus délicate, on va réparer les forces d'un corps exténué et brisé par les observances régulières, pour voler de nouveau, quand on a recouvré la santé et qu'on est revenu à un état meilleur, vers la troupe de ceux qui passent leur temps dans le travail et la prière, font violence au Ciel et conquièrent le royaume de Dieu. Ne croyez pas que ma petite demeure soit à dédaigner bien au contraire ; on ne peut la voir sans éprouver le désir d'y habiter, sans être charmé de son aspect et sans la trouver admirablement favorable à la retraite. Elle est remplie de livres de choix et divins; en les apercevant mon cœur se réjouit, ressent plus vivement le mépris des vanités du monde, et se rappelle qu'il n'y a dans le monde que vanité, que tout est vanité, et qu'il n'y a rien de plus vain que la vanité. C'est là que je lis, que j'écris, que je dicte, que je médite, que je prie et que j'adore la majesté du Seigneur."

Touchant témoignage, qui nous présente le scriptorium comme une clôture à l'intérieur de la clôture : le profès qu'est Nicolas y vient méditer, lire, il s'y abandonne comme dans un cocon spirituel. Il est d'autres témoignages que celui-ci qui confirment qu'au-delà de l'écriture, le scriptorium était un endroit de recueillement, à l'image des Lezioni di paleografia (leçons de paléographie) de Giulio Battelli 3e éd. Città del Vaticano, 1949, p. 116 (d'après P. de Puniet, " Le Sacramentaire romain de Gellone ", Ephemerides Liturgicae, LII, 1938, Analecta Historici-Ascetica, p. 6) que dans les prières des sacramentaires des VIIIe et IXe siècles, on trouve une " Oratio in scriptorio ", à côté de celles que l'on devait dire in refectorio, in dormitorio, in granario.

 
 

---