ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
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Les réformes monastiques

 
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Les réformes monastiques :
Le renouveau de l'érémitisme
 

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Nous avons vu que la plupart des réformes commencées au Xe siècle sont une entreprise de restauration de l'idéal bénédictin. D'autres réformes cependant, ne traduiront pas le message évangélique à la façon de Benoît de Nursie. Dans leur quête d'idéal spirituel, les animateurs de ces mouvements voudront souvent concilier érémitisme et cénobitisme.

Les principales raisons de cet élan érémitique semblent être liées aux différentes mutations qui vont radicalement changer notre société. Principalement, ce sont l'accroissement démographique et le développement économique. Le développement des cités, la croissance économique pour le meilleur profit, ces changements sont vus par nombre de religieux comme une décadence. Il faut donc que les hommes de Dieu se retire de ce monde de plus en plus corrompu pour intercéder auprès de Dieu, pour se protéger du mal, ou pour simplement être en paix, la solitude étant de plus en plus difficile dans les villes.

C'est ce que semblent traduire différentes sources de l'époque. Il n'est pas sûr que ce que nous venons de dire s'applique à Saint Nil de Rossano (910-1005), qui est le premier nom que nous pouvons citer au titre de la chronologie de cet élan érémitique des Xe-XIe siècles. En effet, nous ne savons pas grand'chose de cette expérience, dont l'oeuvre ne continue pas de germer après la mort du saint.
Ce qui est sûr, en revanche, c'est que cette préoccupation est, à l'origine, un fait italien. En effet, après saint Nil, toujours dans un souci chronologique, c'est de Romuald de Ravenne (950-1027) qu'il faut parler, et donc, à nouveau, un Italien.
Et là, les raisons invoquées pour expliquer ces nouvelles voies monastiques sont fondées sur des sources de l'époque, la Vita Romualdi de Pierre Damien, tout d'abord, qui est une biographie de son ami, issu de la famille du duc même de Ravenne, à l'origine de l'ordre des Camaldules :

El Greco (1541-1614), Allegoría de la Orden de los Camaldulenses (Allégorie de l'ordre des Camaldules, 124 x 90 cm, (1600-1607), museo del patriarca, Valence (Valencia).



D'autres sources permettent d'étayer ces dires, tels que la Vita quinque fratrum de Brunon de Querfurt (MGH, SS XV, 2, pp. 709-738) ou les différents écrits d'Oliba, l’abbé-évêque de Vich.

Cependant, nous avons du mal à cerner les contours de cet anachorétisme. Les mots le décrivant ( (eremum, desertum, solitudo, vita solitaria, etc.) et les qualificatifs s'y rapportant (desertus, horrendus, horribilis, silvestris, etc.) s'appliquent en effet à des situations très diverses. Il peut s'agir d'un ermite isolé en forêt ou dans une caverne, mais il peut s'agir aussi d'un groupe d'ermites gravitant autour d'un cenobium, sous l'autorité plus ou moins lâche d'un abbé, comme dans les kellia d'Egypte, par exemple.

"Au-delà de la grande variété des styles de vie érémitique et des normes institutionnelles, on a aussi mis en relief les traits communs qui, aux Xe-XIe siècles, ont opposé tous ces « nouveaux moines » au monachisme cénobitique traditionnel :


— hostilité à l’égard des villes et des « monachi juxta urbem habitantes, quos monachi populares sive saeculares quidam nominant », comme il est dit dans le Liber de restauratione de Saint-Martin de Tournai ;
— refus de s’intégrer à l’économie seigneuriale des abbayes dotées de patrimoines fonciers importants ;
— refus aussi d’une vie communautaire établie sur un grand pied liturgique, dans le style clunisien, par exemple, comme à Farfa, ou dans le style cassinésien ;
— goût général pour la loi du petit nombre et des groupes érémitiques limités à une poignée de compagnons ;
— désintérêt marqué pour les normes statutaires écrites et pour la précision de coutumiers qui ne seront souvent rédigés que plusieurs décennies après qu’une fondation érémitique ait confirmé sa capacité à survivre, ultra regulam si l’on peut dire ;
— d’où leur refus des vastes édifices, des riches mobiliers, etc.


Ce retour à l’habitus pauper, sur lequel dom Jean Leclercq avait jadis insisté à bon droit, s’est manifesté de maintes manières dont nous avons tenté de retrouver les logiques mêlées. Sous des formes concrètes qui ont beaucoup varié selon les lieux et les milieux, le retour à l’érémitisme, dans l’Italie des Xe-XIe siècles, a finalement toujours été guidé par le souci de renouer avec les trois valeurs essentielles du monachisme « primitif » pris en modèle : la dignité du travail manuel, la pauvreté volontaire vécue sous la forme de la mendicité et la remise en honneur des pratiques ascétiques portées à l’extrême (jeûnes, veilles prolongées, multiplication des oraisons surérogatoires, flagellation, port de cilices, etc.). Certes, dans tous ces choix héroïques, qu’expriment avec beaucoup de cohérence et parfois même de prolixité les nombreuses pages consacrées par saint
Pierre Damien à l’idéal érémitique, le désir est fort — et avoué — de retrouver le modèle idéal de la Chrétienté initiale, la forma Ecclesiae primitivae. De ce point de vue, cependant, à la différence du modèle apostolique, qui sous-tend à la fois l’idéal spirituel « bénédictin » et celui des mouvements canoniaux qui se développent à partir du XIe siècle, le modèle monastique érémitique est héroïque, c’est-à-dire individuel. Il ne s’agit pas pour l’ermite d’appartenir à une communauté inspirée par l’idéal apostolique mais bien, comme l’expriment nombre de sources contemporaines, d’assumer l’expérience personnelle d’une désappropriation totale, nudus nudum Christum sequi, suivant un thème récurrent dont J. Leclercq a bien analysé les variations.

Ce sont ces exigences qui font l’originalité des tentatives d’institutionnalisation de l’érémitisme. Elles les différencient des efforts accomplis d’autre part à l’intérieur de l’ordre monastique pour revenir, comme avec les cisterciens, à un cénobitisme plus attentif aux valeurs de séparation, de travail manuel et de pauvreté. Au début du XIIe siècle, une vraie frontière sépare ainsi le cénobitisme réformé comme Cîteaux et un érémitisme de groupe institutionnalisé comme, par exemple, Camaldoli ou Fonte Avellana."

extrait de la page web :
http://www.college-de-france.fr/cdf/media/his_occ/UPL31714_toubert.pdf

 
Nous restons, pour une part, en Italie pour la troisième vague de ce courant érémitique, puisque nous devons parler maintenant du père des Vallombrosiens, Jean Gualbert, que Romuald de Ravenne rencontra, d'ailleurs. Mais c'est en France que naît un des seuls mouvements érémitiques qui se développera et réussira à rester jusqu'aujourd'hui fidèle à ses principes d'origine, nous voulons parler des Chartreux (ou Cartusiens), dont le père fondateur est Bruno de Cologne (né vers 1030), qui s'installe dans le "désert" du massif de la Grande Chartreuse en 1084.
 
 
Sources :
 
 
http://www.college-de-france.fr/media/his_occ/UPL51969_ToubertR01-02.pdf
http://www.khm.at/system2.html?/static/page1647.html
http://www.corpoforestale.it/s_g_gualberto/monastero.htm (vallombreuse1)
 
 

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