ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

- ----------------- ABBAYE--------------------------------------------
 
La Cité idéale de Dieu (inspirée des paroles de saint Augustin) désignée à Wolfert VI van Borselen, stadhouder de Hollande et époux de Marie Stuart, commanditaire d'un ouvrage enluminé ( De Civitate Dei) vers 1470-1475 (Utrecht, Universiteitsbibliotheek)

--ORIGINES

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Préambule :

Etymologie,

Définition



Etymologie

Définition

Etymologie

 

N.f. Du latin abbatia, formé à partir de l'araméen abba, père ( qui a donné abbé et ses dérivés ). On trouve trois fois le mot abba dans la Bible : Epître de Marc chapitre 14, verset 36 ; Lettre aux Romains chapitre 8, verset 15 et Epître aux Galates chapitre 4, verset 6. Chaque fois, il est accompagné de sa traduction grecque. Pourquoi? Ce terme était sans doute devenu un terme liturgique, un mot sacré depuis que Jésus l'avait prononcé en Gethsémané (ou Gethsémani). Ainsi chaque société de moines choisit son père, son abba, son abbé, quoiqu'il soit dit dans l'Évangile : « N'appelez personne votre père. » (Matthieu, XXIII, 9.)

 

A compter du IIIe siècle environ, ce sont les Cénobites qui donnent au mot abba (En Copte : apa, appa, anba) le sens de notre abbé : père spirituel d'une communauté de moines. Saint Jérôme, qui fut peut-être le premier à introduire la terminologie monastique, critique cet usage vers le milieu du IVe siècle, ce qui pourrait indiquer qu'il n'est pas beaucoup plus vieux que lui. Par ailleurs, dans la traduction qu'il fait de la règle de Pachôme, vers 404, il aurait introduit le premier l'usage du mot "monachus", monachisme, développement qui traduit bien l'évolution de l'élément simple du "monos", le moine ascète, anachorète, en un élément faisant partie intégrante d'un ensemble plus complexe, organisé, hiérarchisé, réglé.

C'est en Occident, dès que la règle de saint Benoît s'y imposera, que le titre d'abbé occupera le rôle important que nous verrons, l'Orient le marginalisant assez rapidement au profit de titres comme archimandrite ou higoumène. Cependant, on chercherait en vain l'appellation abbatia dans l’œuvre de St Benoît, qui utilise le mot monasterium pour désigner un couvent dirigé par un abbé, terme qui a d'abord désigné (et qui continue d'être utilisé au moyen-âge) la cellule même du moine. Le moyen-âge utilisera aussi beaucoup le terme de claustra, claustrum, désignant alors l'ensemble du monastère, mais aussi la clôture monastique et, finalement, le cloître. Le français du haut moyen-âge, quant à lui, utilisera l'appellation "môtier", "moutier", pour désigner le monastère, qui se retrouve dans divers toponymes d'abbayes : Romainmôtier, Marmoutier, Noirmoutiers, etc...

L’appellation abbatia est apparue vers 651 en latin ecclésiastique au sens de charge, dignité d'un abbé (manuscrit de Saint Benoît sur Loire sur Benoît d'Aniane : "Dum me divina pietas basilicae domni Aniani... abbatiae sublimatum honore ejusdem loci custodem esse instituit". Vers 798 on trouve l'acception qui nous intéresse ici d'un monastère confié à la direction d'un abbé (Concilum Rispacense, Conc. II p. 196 : "[veniant] de illa vestra abbatia illos proceres monachos, quantos vobis videtur ". L'acception plus large de l'abbaye comme un ensemble de domaines et de droits est attesté en 825-830 : " [Abbas] ipsius monasterii monachis portionem de abbatia dedit, ut regulariter viverent."

Il ne faut cependant pas parler d'adoption générale ce terme à cette époque. Le moine clunisien Bernard, écrivant vers 1060 son fameux coutumier, appelle un monastère principal "capitale monasterium" et non abbatia. Dans le contexte des réformes monastiques, en particulier celle de Cluny, il arrivait qu'un abbé réformateur, afin de garder le contrôle sur sa réforme, ne fondât pas d’abbayes filles, qui seraient devenues pleinement autonomes, mais des prieurés dépendant de l'abbaye fondatrice. À partir de ce moment-là le nom générique de monasterium continue d'être appliqué à toute communauté monastique, alors que le terme abbatia est réservé à une communauté ayant à sa tête un abbé et celui de prioratum ( prieuré ) à celle ayant à sa tête un prieur, dépendant de l'abbé de la maison-mère ( souvent une abbaye ) : L'abbaye devient alors un corps réglementé, légiféré, que nous étudierons au chapitre prochain.
Le mouvement clunisien semble être le principal initiateur de ces évolutions. Le fait n'est pas étonnant, si l'on songe au rôle capital qu'a joué l'abbaye Cluny dans le monachisme des Xe-XIIe siècle. Il y a de bonnes raisons de penser que c'est son propre développement qui a nécessité la complexification des termes touchants à l'organisation des monastères. Alors que Bernard de Cluny, nous l'avons vu plus haut, ne fait de distinction qu'entre le monastère principal, qu'il considère comme la tête (caput) et ses dépendances, qu'il considère comme les membres, le pape Urbain II va aller plus loin en 1097, par une bulle qui distingue les abbayes des prieurés. Le pape Pascal II fera un pas de plus en 1100, en décidant que les prieurés et les celles qui n'ont pas d'abbés ne pourront plus en avoir à compter de cette décisison. C'est à partir de ces années, véritablement, qu'il faudrait dater la naissance de l'abbaye proprement dite.

Le mot français nait au XIe s sous la forme "abbeie" dans les Lois de Guillaume : " Se ces fust u evesqué u abbeie", qu'on trouve au siècle suivant chez Chrétien de Troyes (Erec et Enide, 1170) : "une jornee tot au tor N'avoit chastel, vile ne tor, Ne meison fort ne abeïe, Ospital ne herbergerie". On trouve aussi d'autres écritures, comme "abeïe", "abaïe". On ne commence à le trouver sous sa forme actuelle, "abbaye" que vers le XIVe (au XVe siècle, par exemple, sous la plume de Charles d'Orléans) et cité pour la première fois dans les dictionnaires en 1606, dans le Thresor de la langue françoyse, de Jean Nicot.

A noter que des acceptions particulières naissent à partir de 1389, comme celle de "bordel" (1389, selon Du Cange), devenu "abbaye des s'offre-à-tous" en argot parisien du XIXe, tiré du Romancero, mais aussi "refuge de voleurs", dans l'expression "la grant abbaye (de Toulouse)" ou encore "four chaud à pain" dans "abbaye ruffante" (1596), et même "potence" ("abbaye de monte à regret", 1628) ou "prison" ("abbaye de sots-bougres", argot XIXe s.)


Définition

 
 
La définition du mot abbaye que l'on trouve dans tous les dictionnaires d'aujourd'hui est souvent sensiblement la même que donnait déjà Voltaire dans son Dictionnaire philosophique : "C'est une communauté religieuse gouvernée par un abbé ou une abbesse". Cette définition est trop concise, trop imparfaite pour que nous nous en satisfassions. Des éléments de réponse se trouvent déjà dans le paragraphe précédent. Nous allons maintenant développer ce point.
 
S'il est vrai que les premiers établissements cénobitiques et les premiers monastères d'Orient possèdent déjà les caractéristiques essentielles d'une abbaye, celles-ci sont déjà plus importantes que celles énoncées par la définition précitée, comportant trois traits essentiels, qui sont : la soumission des moines à un abbé, l'observance d'une règle et une architecture spécifique, évoluant avec le temps : Nous détaillerons ceci un peu plus loin.
 
 
Cependant, il faudra attendre la naissance de l'abbatia pour que l'entité désignée sous ce nom commence à répondre à une définition plus précise, devenant alors juridiquement autonome, indépendance que ne possède pas en Occident le simple monastère : nous avons vu cela plus haut. Ainsi, un ensemble monastique devra présenter certains critères pour être élevé au rang d'abbaye, ceux-ci variant selon les époques et les familles monastiques. En voici les principaux :
 
 
- soumission parfaite des moines à l'autorité absolue de l'abbé.
 
- soumission d'une vie en clôture, plus ou moins complète.
 
- Observance régulière d'une règle monastique.

- Capacités morale et matérielle, nécessaires pour tenir le rang de monastère principal, de diriger des dépendances (prieurés, celles).

- Organisation adaptée à la vie conventuelle : Les bâtiments de l'abbaye devront comporter (selon ses capacités et ses besoins) tout le nécessaire à cette organisation : église, cloître, réfectoire, cuisine, cellier, infirmerie, bains, scriptorium, etc., l'abbaye modèle étant établie par le plan dit de Saint-Gall.
 
Cependant, tous les critères énoncés ci-dessus ne suffisent pas à cerner complètement la notion "stricto sensu" de l'abbaye. Si cela était le cas, la plupart des monastères orthodoxes répondraient à la définition : on y trouve aussi une règle :ce peut-être celles dites de Saint Basile, de Cassien ou de Pachôme. Les moines connaissent la clôture, celle d'un monastère très ressemblant, pour l'essentiel, à celui qui abrite les moines occidentaux. Pourtant, toutes sortes de détails vont, au fur et à mesure de l'histoire du christianisme oriental et occidental, différencier nettement les deux monachismes. En conséquence, bien avant même que le mot abbaye n'apparaisse, le monastère chrétien représentera en Occident un objet bien différent de celui représenté par le monastère orthodoxe :
 
"Par principe, les monastères chrétiens possèdent les mêmes caractéristiques, puisque la communauté de moines chrétiens professe les mêmes idéaux. Le plan du monastère de Saint- Gall en Suisse (IXe siècle) contient des éléments fonctionnels qui, généralement, ne sont pas différents dans les autres communautés chrétiennes.
Sur cette base générale, les monastères chrétiens orthodoxes ont leur propre spécificité. Le mot « orthodoxe » ne suffit pas pour la définir - il est employé depuis l'époque paléochrétienne pour exprimer la mission des moines qui consiste à maintenir la pureté de la croyance authentique, et notamment, en s'opposant aux hérésies qui la menacent. En général, le premier monachisme anachorète (érémitique) du IIIe et IVe siècle en Égypte, en Palestine, en Syrie et, plus tard, en Europe a partout des traits caractéristiques communs. Les divergences entre l'Église Occidentale et l'Église Orientale commencent par la création du monachisme cénobitique et la nécessité de réglementer certaines normes disciplinaires dans la communauté. Il est important de souligner que l'Orient orthodoxe est l'héritier direct de la culture monastique cénobitique du temps paléochrétien.
Le schisme définitif entre l'Église romaine et l'Église byzantine (1054) ne fait qu'institutionnaliser les divergences dans les dogmes et dans les rites, après quoi les deux églises se développent tout à fait indépendamment l'une de l'autre.
La notion d'Église orthodoxe peut être étudiée sous trois aspects :
 
géographique - qui met l'accent sur les églises situées dans la partie orientale de l'Europe, le Proche et le Moyen-Orient (bien que des groupes orthodoxes soient présents aussi dans d'autres parties du monde) ;
de culte - qui est conforme au culte paléochrétien et satisfait aux décisions prises par les sept conciles oecuméniques chrétiens et approuvées par l'orthodoxie (IVe- VIIIe siècle) ;
ethnique - qui exprime le lien spécifique de l'Église orthodoxe avec la vie quotidienne et la culture des peuples concernés. L'orthodoxie préserve l'autonomie des cultures locales, favorise les particularités ethniques et l'office divin en langue indigène, etc., tout en respectant les traits caractéristiques de la communauté orthodoxe.
L'organisation (spatiale et sociale) des ensembles monastiques orthodoxes est l'expression de ce dernier trait caractéristique de l'orthodoxie. Par comparaison avec l'Église d'Occident, on constate que le mode de vie monastique est beaucoup plus individualisé. Tout moine accomplit seul des actes et des rites déterminés, mais il doit rejoindre la communauté au centre de l'ensemble monastique pour en effectuer d'autres. Ceci fait naître un mouvement centrifuge et centripète dans l'ensemble monastique, lequel a formé le modèle spatial centré le plus répandu des monastères orthodoxes. "

extrait de:
http://www.icomos.org/studies/balkan.htm

De nos jours, en Occident, les conditions pour élever un monastère au rang d'abbaye ou de prieuré sont déterminées par les Constitutions de chaque Ordre ou Congrégation monastique.

Par exemple, dans l'Ordre Cistercien de la Stricte Observance ( OCSO ), une "fondation" demeure, au début, "partie de la maison fondatrice". Elle devient ensuite "prieuré" lorsqu'elle a le nombre suffisant de moines ou de moniales et un espoir fondé de recrutement et d'autonomie financière (on distingue des prieurés simples et des prieurés majeurs, selon les degrés de cette autonomie). Enfin, lorsque la communauté a le nombre suffisant de moines ou de moniales et l'autonomie suffisante en ressources et en personnel, elle devient une abbaye pleinement autonome du point de vue juridique.

Précisons aussi que, parfois, l'appellation d'abbaye est donnée à la communauté ainsi formée ou à l'ensemble des biens et des droits appartenant à cette communauté.


Pour conclure, nous dirons qu'en dehors du cadre strictement canonique, le concept d'abbaye est depuis longtemps très lâche, très fourre-tout : La plupart des livres sur le sujet y rangent bon nombre de monastères, dont les Chartreuses, sous la direction d'un prieur, et non d'un d'abbé ou les Collégiales, tenues par des chanoines, qui ne connaissent qu'une semi-clôture : ce qui est contradictoire avec la définition classique dont nous avons parlé. Nous les inclurons parfois dans cette étude parce qu'au fond, ce n'est pas sans raisons que toutes ces maisons sont appelées abbayes. Au cours du temps, en effet, ce mot a finalement désigné, en Occident, tout ensemble autonome abritant en son sein une communauté chrétienne de moines voués à la contemplation de Dieu. Cependant, il nous a semblé bon, avant d'admettre l'évolution du concept, de cerner le mieux possible l'origine et le sens réels du mot, ce qui, à notre connaissance, n'est fait que superficiellement dans les ouvrages sur la question.
 

 
 

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