ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
 

-ABBAYE
 
Origines
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Les Kellia (1)
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Egypte, localisation du désert des Kellia
deux agrandissements possibles :
rectangle noir : carte des kellias
partout ailleurs : carte générale
-------Histoire
et
Archéologie

 

 
HISTOIRE
 
 

Paysage de Nitrie

 
"Antoine le Grand partit un jour visiter son ami Amoun à Nitrie. Amoun lui confia que le grand nombre de moines maintenant établis en ce désert nuisait au recueillement et que certains d’entre eux envisageaient de construire des cellules du côté du désert : côté sud, car au nord, il y a le village, à l’est et à l’ouest des cultures. La seule issue possible est donc bien le sud, le désert! Mais où dans le désert? demande Amoun à Antoine, à quelle distance de Nitrie? En guise de réponse, Antoine proposa à son ami de partir tous les deux après le repas (qui a lieu à la neuvième heure) et de marcher droit devant eux dans le désert jusqu’à la tombée de la nuit. Ce qui fut dit fut fait. Ils s’arrêtèrent donc au coucher du soleil; ils étaient à dix-huit kilomètres de Nitrie. Antoine expliqua à son ami que cette distance était bonne, car elle permettait la solitude tout en donnant aussi la possibilité aux moines de recevoir la visite de ceux de Nitrie après le repas."

Apophtegma Patrum (Apophtegmes des Pères du Désert)
Apophtegme alphabétique n°34

 
Cet acte de naissance des Cellules, puisque c'est ce que signifie "kellia", respire l'authenticité et a probablement eu lieu durant un des deux voyages de saint Antoine, quittant son ermitage près de la mer Rouge, vraisemblablement en juillet 338.

La Nitrie, comme son nom l'indique, était une région où l'on exploitait le nitre, plus connu du nom moderne de nitrate de potassium, qu'on appelle communément "salpêtre", et qui servait surtout à l'ambaumement des momies, commerce vital dans l'Egypte des Pharaons, bien sûr ! Par ailleurs, Nitrie était très connu pour ses verreries.

 
Mais qui est Amun (Amoun, Amman, Ammon)? Un jeune compagnon d'Antoine de Thèbes, né vers 280, orphelin dès son plus jeune âge et fils d'un riche fabricant de baume. Son oncle de tuteur le força à se marier, alors, très chrétien qu'il était, il demanda à sa femme de donner leur virginité à Dieu, ce qu'elle accepta... dix-huit ans durant. Au bout de ceux-ci, ils convinrent d'aller plus loin dans cette voie et se séparèrent, Amoun se retirant dans le désert de Nitrie dans une cellule qu'il se fabriqua lui-même. Cependant, le saint homme, bien malgré lui, attira bien des disciple. Alors, il construisit, vingt kilomètres plus au sud, un groupe de cellules (kellia, kelya), unités qui donneront ici leur nom à l'ensemble, les Kellia, et même à l'aire désertique occupée, le désert des Kellia, dont il nous reste des témoignages très intéressants livrés par l'archéologie.

Marqués par la promiscuité de Nitrie, les moines vont ici commencer par espacer leurs habitats, ce que le vallonnement du désert permet : grottes, tombeaux, édifices en ruine, mais surtout, cellules individuelles, vont être leurs demeures. Nous connaissons déjà le mot grec qui les désigne, mais le mot latin est plus surprenant, puisqu'il s'agit de monasterium, qui recouvrira plus tard l'ensemble des bâtiments monastiques. C'est le mot, rappelons-nous qu'utilise saint Benoît au Ve siècle ou saint Bernard, six siècles plus tard. Cependant, on continuera dans le même temps de l'utiliser pour désigner la simple cellule du moine.

Après Amun, les grandes figures des Kellia seront Macaire d'Alexandrie (+ vers 394, qu'il ne faut pas confondre avec Macaire le Grand, installé à Skété), Evagre le Pontique (Evagrius Ponticus), Isaac (Isaacus)* et Pallade (Palladius).
 

* ISAACUS est cité par Palladius (Dialogue, Migne, XLVII. coll. 59, 6o). Célèbre, pour sa charité et son humilité, il était en charge d'une communauté de 210 reclus, pour laquelle il construisit un hôpital pour les malades et pour ses nombreux hôtes. Comme Isaac de Skété, il connaissait profondément les Saintes Ecritures. Comme lui, il fut conduit après 30 ans (vers 400) auprès du patriarche Théophile (Theophilus), qui avait choisi un certain nombre d'évêques parmi ses disciples.
Les Apophtegmes des Pères du Désert (Apophthegmata Patrum) narre quelques histoires de celui qu'on nommait Isaac des Cellules :
"L'abbé Isaac a dit : dans ma jeunesse j'ai vécu avec l'abbé Cronius. Vieux et tremblant comme il était, il me demandait aucune aide : il se levait tout seul, tenait pour moi la cruche à eau, sans parler du reste. Et Théodore abbé de Phermé, avec qui aussi j'ai vécu, dressait la table tout seul et disait : Frère, si tu le souhaites, viens et mange. J'ai dit, Père, je vous suis venu pour apprendre : pourquoi ne me laisse t-on pas faire quelque chose? ' Il ne répondait jamais à cela ; mais quand les vieillards lui ont demandé la même chose, il se mit en colère : Qui suis-je pour le commander ? S'il le désire, me voyant faire, il fera à son tour lui-même. À dater de ce moment j'ai devancé les désirs du vieil homme. Et j'avais appris la leçon d'agir en silence. "
Après que la persécution de Theophile, Isaac s'en retourna à son désert.
 

Les ermitages des kellias commenceront d'être abandonnées à la période de l'invasion islamique, au début du VIIIe siècle environ. Le désert les recouvrira peu à peu et ils ne seront exhumés qu'au XXe siècle, nous allons porter maintenant notre regard vers cette découverte.
 

 
ARCHEOLOGIE
 

 
Vue aérienne de deux ermitages kelliotes
 
 

"Si le site des Kellia, en Basse-Égypte, est un foyer de naissance du monachisme chrétien un peu plus récent (de quelques décennies) que ceux de Moyenne et de Haute Égypte, en revanche, il a fourni ce qui nous manquait complètement ailleurs: une in formation archéologique abondante et détaillée, matériellement précise, remontant jusqu'aux origines de l'établissement (IVe siècle), et confirmant et complétant la tradition textuelle. Et encore, de ce site immense et prestigieux, n'aura-t-on pu fouiller qu'environ 5% avant sa destruction, aujourd'hui presque totale.

Le site des Kellia a été découvert et fouillé la première fois en 1932 par Breccia et identifié plus formellement en 1937 par De Cosson. Comme à l'époque les ruines kelliotes n'étaient nullement menacées, ce dernier se contenta de signaler leur existence au monde savant, après y avoir dégagé sommairement les pièces principales d'un petit ermitage, avec leurs décorations.
Presque oublié ensuite, le site a été redécouvert en 1964 par Antoine Guillaumont, au cours d'une expédition archéologique que j'avais organisée. Cette redécouverte a coïncidé avec le début de la destruction des Kellia, victimes de la mise en cultures du désert.

On sait que dans les premiers temps, les Kellia ont abrité de grands érudits, tel Évagre le Pontique, ainsi que différents groupes origénistes, dont celui des "Longs Frères", qui en furent chassés au cours d'une réaction anti-intellectualiste massive et radicale issue de la "base" monastique, aussi fanatiquement pieuse que culturellement pauvre, composée souvent d'anciens paysans analphabètes, principale couche sociale où se recrutait le monachisme autochtone. C'était l'amorce d'une évolution anti-grecque de la théologie copte, de plus en plus tournée vers la simple morale et la piété accessible à tous, une piété réfractaire aux spéculations si chères à l'orthodoxie grecque, héritière en ce trait de la pensée philosophique hellénique.

Aujourd'hui hélas, le défrichement du "désert des Kellia" a presque entièrement anéanti les somptueux vestiges archéologiques du site. Les urgences alimentaires d'un pays surpeuplé ont eu plus de poids que les considérations culturelles. Ainsi en vat-il très souvent en Europe aussi, lorsque le développement économique se trouve en conflit avec la sauvegarde du patrimoine archéologique.
Aussi, gardons-nous de jeter la pierre à l'Égypte du XXe siècle, dont globalement l'effort de préserver ses richesses culturelles, y compris coptes et chrétiennes, reste remarquable..."

texte de Marguerite Rassart-Debregh (Archéologue. Membre de la MSAC, Président sortant de l'Ass. francophone de Coptologie), publié dans : Le Monde de la Bible - Numéro 116 Janvier-Février 1999 - Les déserts d'Egypte, les premier s monastères au pays des pharaons
extrait de la page web :
http://www.coptic.org/music/kellia.htm
 

 

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