ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

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La culture médicale
après
Constantin L'Africain

Aulus Cornelius Celsus, De medicina, 1478, Florence, 28.5 21.5 cm. (College of Physicians of Philadelphia)


 
 
Après Constantin, les maîtres de l'école de Salerne continuèrent d'élargir le champ que le moine bénédictin avait défriché. Un des sujets qui les préoccupèrent fut de trouver la place que devait tenir leur discipline dans l'ensemble du Savoir. Elle ne fut incluse ni dans le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique), ni dans le quadrivium ( arithmétique, géométrie, astronomie et musique), mais plutôt considéré comme un art mécanique, entendez un art utile et pratique, sans aucun enjeu intellectuel. Un volet monastique important de cette histoire sera écrit par Hugues de Saint-Victor, maître de l'école de l'abbaye des chanoines réguliers de Saint-Victor à Paris de 1115 à 1141, année de sa mort. L'œuvre qui nous concerne ici est son Didascalicon, dont le sous-titre est De arte legendi : "Art de lire", mais aussi sous-entendu, d'enseigner. Composé vers 1120, l'ouvrage du chanoine, d’inspiration aristotélicienne, classait ainsi les domaines reconnus du savoir :

La première partie recouvre la science profane, et contient en trois livres les sciences logiques, représentées par le trivium des arts libéraux et les sciences pratiques (humaines). La seconde, en trois livres elle aussi, recouvre les sciences théoriques, divines : la théologie, la mathématique (partie du quadrivium des arts libéraux) et la physique. Ce en quoi l'ouvrage du chanoine se distingue, c'est qu'il introduit de manière conséquente les arts mécaniques (science des techniques), dans lesquelles il classe la médecine. Cependant, Hugues n'osera pas aller jusqu'au bout de sa démarche, cataloguant la médecine dans ces arts pratiques qui ne cherchent pas les causes, malgré l'introduction des traductions arabes de Constantin, en particulier celle de l'Isagoge de Johannitius, dont Hugues sera obligé de tronquer le sens pour conserver la cohérence de sa démarche.
 
Relativisons cette faible ambition scientifique des moines car, en regard des mentalités véhiculées depuis les premiers siècles du christianisme, le comportement des moines nous semble, sinon courageux, assez doués de curiosité et d'ouverture. En effet, Depuis les premiers siècles du christianisme, les savants chrétiens suscitent la méfiance vis-à-vis de la médecine. "Ce sont les démons qui produisent la famine, la stérilité, les corruptions de l'air, les pestes.... " disait Origène (185-252/254). Saint Augustin, quant à lui, a dit :" Toutes les maladies des Chrétiens doivent être attribuées aux démons, qui principalement torturent des Chrétiens à peine baptisés, même les nouveau-nés innocents." Grégoire de Naziance avait déclaré que les souffrances physiques sont causées par des démons et que les médicaments sont inutiles, alors que l'imposition des mains guérit bien des maladies. Grégoire de Tours, enfin, après saint Ambroise, donne des exemples pour montrer le fait d'être coupable d'avoir recours à la médecine au lieu d'en appeler à l'intercession de saints (voir aussi médecine cultuelle)
 
Saint Bernard de Clairvaux avait déclaré que les moines pratiquant la médecine étaient coupables de mauvaise conduite envers la religion, de manque à leur honneur et à la pureté de leur ordre. Il interdisait aux Cisterciens de recourir à la médecine et les priait plutôt de se tourner vers la prière. Dégoûté par le style de vie à Molesme, avec ses moines riches et repus, qui étouffait selon lui sur l'énergie spirituelle, Bernard réclame une vie plus austère, comme médecine nécessaire aux âmes malades : "Je suis un homme non-spirituel, vendu au péché. Je sais que mon âme est si faible qu'elle requiert un remède plus fort." (Apocalypse 7). Les moines de Molesme avaient répondu : "Un sage médecin traite un homme malade avec un remède doux, de peur qu'en le stimulant par un remède trop drastique, il ne le tue au lieu de le guérir".
 
Au début du XIIIe siècle, même l'institution médicale de Salerne était très critiquée (détestée, parfois) par une multitude d'hommes d'Eglise réfractaires aux nouvelles idées, comme celle de prescrire des régimes, ce qui signifiait que les maladies résultaient de causes naturelles et non de la malice du diable. Les mêmes réactionnaires n'aimaient pas non plus découvrir qu'Hippocrate avait pu dire que la possession diabolique n'est pas plus divine ou infernale qu'une autre maladie. Il n'est donc pas étonnant que le Conseil de Latran interdit aux médecins, sous peine d'exclusion de l'Église, de prescrire un traitement sans le conseil d'un ecclésiastique.

Au XIIIe siècle, le centre de Salerne déclinera, face à la création des premières universités européennes : Montpellier, Paris ou Bologne, pour ne citer que les premières. A partir de là, la médecine s'inscrira de manière progressive dans le domaine laïc. Cela ne veut pourtant pas dire que les clercs n'auront plus aucun lien avec elle. Non seulement elle n'échappera pas avant longtemps à tutelle de l'Eglise, mais surtout, plus positivement, les moines participeront activement aux mutations intellectuelles commencées au XIIe siècle. A titre d'exemple, nous pouvons citer trois formes de contribution monastique à la culture médicale de ce grand siècle, ce qui nous éclairera sur la richesse et la complexité du développement des connaissances médicales (et connaissances tout court, d'ailleurs) en cette période de mutation intellectuelle en Occident. La première illustre les mouvements qui pouvaient s'opérer entre les laïcs et les clercs, la seconde, plus traditionnellement, rappelle l'importance du travail effectué patiemment dans les scriptoria des monastères, et la troisième, les relations se développant entre les moines des abbayes, appartenant rappelons-le aux ordres contemplatifs, et les autres moines des nouveaux ordres actifs, dominicains et franciscains pour les plus célèbres d'entre eux.
 
La première concerne Thomas de Thonon, médecin de Savoie venu s'installer en France. En 1286, il compose son Traité d’hygiène, en vers français, traité qu'il adressera à deux abbayes à la fois, Maubuisson et Saint-Martin de Pontoise. La première est un célèbre couvent de moniales dans le diocèse de Paris, fondé en 1241 par la reine Blanche, mère de saint Louis. La seconde est une abbaye bénédictine du diocèse de Rouen, fondée au XIe siècle.
Le savoisien cite ses sources dès le début de son traité : Il cite, dans l’ordre, Hippocrate, Galien, Ibn Sina (Avicenne, 980-1037), Ishaq al-Isra'ili, Ar Rhazi (Rhazès, env. 850-925), et Constantin l’Africain, mais ce sont ensuite les noms d’Hippocrate et de Galien qui reviennent le plus souvent. Thomas connaissait donc les œuvres les plus importantes des traducteurs islamiques qui transmirent aux européens leur héritage culturel gréco-latin. Il transmit lui-même ce savoir à différentes abbayes d'importance.
Thomas de Thonon se retirera, à Dijon où il fut l’un des bienfaiteurs de l’abbaye de Saint-Etienne. Il mourut vers 1301.
 
La seconde contribution dont nous voulons parler est celle des abbayes elles-mêmes, et plus exactement de leurs scriptoria qui recopient, traduisent, après l'impulsion donnée par Constantin et les savants de l'Islam pour transmettre au monde la science grecque. Car, si les universités et les centres laïcs de traduction prennent bientôt le relais de cette transmission, les moines ne seront pas en reste pour autant, ce que nous allons voir par quelques exemples choisis :
 
Citons l'abbaye de Marmoutier, bénéficiant de l'expérience médicale depuis l'époque romaine dans la région de Tours, puis des écoles épiscopales, et enfin de l'infirmerie du monastère lui-même, connue pour voir passer un grand nombre de pèlerins. Citons aussi les chanoines de Laon qui, depuis l'époque carolingienne, recopient, annotent partout en marge Aristote, Galien, et fait plus rare, Celsus (Aulus Cornelius Celsus, Celse, environ 30 av. J-C - 50 ap. J-C), dont les huit livres du De medicina ne seront retrouvés qu'en 1443 par le futur pape Nicolas V (Thomas de Sazanne) : Ce sont les seuls rescapés d'une encyclopédie qui fut entièrement perdue, simples exemples pris parmi les manuscrits retrouvés.
 
"Ces chanoines étaient totalement occupés à faire de la médecine, pas tous, mais il y en avait au moins un certain nombre capables d'annoter les observations qu'ils faisaient, le fait que l'utilisation de telle plante reconnue dans l'héritage antique pouvait se modifier avec les plantes qu'il y a dans les régions du Nord. Ils faisaient un travail de médecin."

Extrait de la page http://gerhnu.free.fr/actescongres/Royaumont98.html#medecine

L'abbaye du Mont Saint-Michel, quant à elle, est un excellent exemple de ces monastères où ce travail évoqué de transmission se fait de manière continue, à l'écoute permanente des progrès des connaissances. Au fur et à mesure des XIIe et XIIIe siècles, sont recopiées et transmises les nouvelles traductions d'œuvres d'Aristote, d'Avicenne ou d'Averroès. Les moines, comme les chanoines, vont faire partie des premières élites à découvrir la connaissance du vivant par l'anatomie d'Aristote, basée surtout sur la dissection animale. Ils vont, en même temps que les universitaires, se confronter aussi à ses erreurs : Le Stagyrite ne distingue les veines des artères, ni les tendons des nerfs, par exemple. Il relie les organes des sens au cœur, non au cerveau, relégué au rôle subalterne de refroidisseur du foyer cardiaque, contenant lui-même le pneuma, une substance mystérieuse, presque divine et différente de l'air qu'on respire. Cette théorie recevra bien des aménagements mais, dès la seconde moitié du IVe siècle, elle sera admise, et pour longtemps, par tous les médecins.
 
En Angleterre, nous savons que les abbayes de Canterbury et de Douvres possédaient de nombreux traités médicaux (mais aussi des recettes, des prescriptions, etc...), tout spécialement ceux attribués à Trotula, rare femme médecin célèbre qui aurait exercé à l'école de Salerne, à une époque où les femmes pouvaient encore, semble t-il, exercer la médecine.

Nous illustrerons la troisième contribution par la plus célèbre des encyclopédies du moyen-âge, Le Speculum Majus (Le Grand Miroir). Réalisée entre 1240 et 1250, cette somme illustre le renouveau scolaire chez les moines Cisterciens, le dynamisme des moines Dominicains, tous en l'occurrence sous la direction de Vincent de Beauvais.

 
(A SUIVRE)

 
 
 
 
Sources :
 
- http://members.aol.com/ldaucourt/Sermhip.jpg (image serment d'Hippocrate)
-http://www.nlm.nih.gov/hmd/medieval/images/27.jpg (image manuscrit Aphorismes)
- http://www.erudit.org/erudit/meta/v46n01/vanhoof2/vanhoof2.pdf
- http://www.nlm.nih.gov/hmd/medieval/arabic.html (images manuscrits arabes : Kamil al-sina'ah al-tibbiyah, Kitam al-masa il fi at-tibb
- http://www.nlm.nih.gov/exhibition/islamic_medical/image/image02.gif (de ossibus tirones)
- http://classes.bnf.fr/dossitsm/gc100.htm (didascalicon)
-http://notre.savoie.free.fr/inf045.htm (Thomas de Thonon)
- http://www.infidels.org/library/historical/andrew_white/Chapter13.html
- http://jama.ama-assn.org/issues/v282n10/ffull/jcs90031-1.html (Celsus, image du De medicina)
 
 
Histoire de la pensée médicale en Occident, sous la direction de Grmek, aux éditions du Seuil
 
 

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