ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

-ABBAYE
  -Médecine
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La culture médicale
avec et après
CONSTANTIN L'AFRICAIN
(Constantinus Africanus)
vers 1015-1087
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deuxième partie : l'Orient

 
 
 
 
 
Le premier ouvrage que nous allons évoquer est sans doute le plus fameux, il s'agit du Kitab al-masa il fi at-tibb (Kitab al-Masa'il fi al-tibb li-l-muta ‘allimin, Kitab al-Masa'il al-Tibbiyah, Livre des questions sur la médecine pour les débutants), d'Hunayn ibn Ishaq al'Ibadi (dit Johannitius, en Occident, vers 809-877), ou plus exactement sa version abrégée et traduite par Constantin, connue sous le nom d'Isagoge (Ysagoge, Isagoge Johannitii in Tegni Galeni). Pour le lecteur, la traduction de Constantin avait de meilleurs atouts que sa précédente, gréco-latine : C'était une adaptation plus concise mais plus claire de l'œuvre originale, les hellénismes ayant de plus été remplacés par des équivalents latins, beaucoup plus compréhensibles pour les lecteurs. L'Isagoge demeurera indispensable à la formation des médecins jusqu'à la fin du moyen-âge :
Manuscrit du XIIIe siècle, De Ricci, National Library of Medicine
Bethesda, Maryland, NLM [78].

--Manuscrit de Leipzig, Wolfgang Stockel, 27 Mai 1497.

Du même auteur, Constantin a traduit sa traduction du préambule d'un traité de Galien sur le squelette, connu sous le nom de De ossibus ad tirones (Les os enseignés aux débutants), dont il nous reste une des très rares copies :
National Library of Medicine Bethesda, Maryland, NLM MS P26, folios 62b-63a

 
L'œuvre prolifique d'Hunayn Ibn Ishak et de ses disciples permettra de fournir un matériel de travail important qui permettra l'éclosion d'encyclopédies médicales comme le Kamil al-sina'ah al-tibbiyah (Livre complet de l'art médical, aussi appelé Livre Royal [Kitab al-Malaki] à cause de sa dédicace au prince de Shiraz), ouvrage d'Ali ibn al-'Abbas al-Majusi (Ali ibn al-Abbas al-Magusi, dit Haly Abas, en Occident vers 940-980) :


Manuscrit daté du 15 mai 1208.

Constantin fit une traduction du Livre Royal qu'on appellera Pantegni (Tout l'Art). A l'instar des encyclopédistes byzantins, l'ouvrage d'Al Magusi avait eu l'ambition de réunir en un seul livre toutes les connaissances utiles à la pratique médicale. Tout en exposant les contributions nouvelles de la médecine arabe, celle du grand savant Rhazès en particulier, la partition en deux volets, théorique et pratique, reste celle de L'Isagoge et des ouvrages de tradition alexandrine, précédée d'un prologue traditionnellement en huit points permettant au lecteur de se familiariser avec l'œuvre (exemple : son but, sa composition) et son auteur (exemple : ses intentions).
Comme à son habitude, Constantin maquille l'œuvre, à la fois pour en se l'attribuant et en remplaçant les sources arabes auquel l'auteur est redevable (la science arabe est depuis toujours très attachée à la chaîne du savoir), les remplaçant en quelque sorte au début de l'ouvrage par le contenu du corpus alexandrin de Galien : toujours ce but inavoué de l'assimilation de l'apport arabe par la tradition alexandrine. L'étude de l'anatomie, en particulier, ne se limitait plus, comme auparavant, à l'exposé des organes principaux (membra officialia de Galien), mais aussi aux os, aux muscles (membra similia), etc... Le Pantegni fut un ouvrage de référence de premier ordre et permit aux idées de Galien de s'enraciner dans le haut moyen-âge occidental, jusqu'aux travaux d'Avicenne. En effet, les traductions de Constantin n'étaient pas aussi exigeantes que celles de ses homologues arabes. Quand ces derniers se désolaient qu'une traduction n'échappe pas vraiment à la trahison, pour paraphraser une célèbre formule, et qu'ils s'acharnaient à rendre au plus près la saveur et l'exactitude d'un texte, Constantin, lui, faisait tout le contraire : il cachait à son lecteur son auteur, ses sources, oblitérait des termes importants qui conduisait le lecteur à de fâcheux contresens.
 
Après Constantin, les maîtres de l'école de Salerne continuèrent d'élargir le champ que le moine bénédictin avait défriché. Un des sujets qui les préoccupérent fut de trouver la place que devait tenir leur discipline dans l'ensemble du Savoir. Elle ne fut incluse ni dans le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique), ni dans le quadrivium ( arithmétique, géométrie, astronomie et musique), mais plutôt considéré comme un art mécanique, entendez un art utile et pratique, sans aucun enjeu intellectuel. Le dernier volet monastique de cette histoire sera écrit par Hugues de Saint-Victor, maître de l'école de l'abbaye des chanoines réguliers de Saint-Victor à Paris de 1115 à 1141, année de sa mort. L'œuvre qui nous concerne ici est son Didascalicon, dont le sous-titre est De arte legendi : "Art de lire", mais aussi sous-entendu, d'enseigner. Composé vers 1120, l'ouvrage du chanoine, d’inspiration aristotélicienne, classait ainsi les domaines reconnus du savoir :
La première partie recouvre la science profane, et contient en trois livres les sciences logiques, représentées par le trivium des arts libéraux et les sciences pratiques (humaines). La seconde, en trois livres elle aussi, recouvre les sciences théoriques, divines : la théologie, la mathématique (partie du quadrivium des arts libéraux) et la physique. Ce en quoi l'ouvrage du chanoine se distingue, c'est qu'il introduit de manière conséquente les arts mécaniques (science des techniques), dans lesquelles il classe la médecine. Cependant, Hugues n'osera pas aller jusqu'au bout de sa démarche, cataloguant la médecine dans ces arts pratiques qui ne cherchent pas les causes, malgré l'introduction des traductions arabes de Constantin, en particulier celle de l'Isagoge de Johannitius, dont Hugues sera obligé de tronquer le sens pour conserver la cohérence de sa démarche.
 

 
 

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