Lettre P: pour Praegnans, pregnantis : près de produire, gonflé; Praegnatio, grossesse. Dans la lettrine, uxo praegnans : femme enceinte. extrait de l'Isagoge de Johannitius, Fol. 21v, Oxford, traduit par le moine Constantin l'Africain.

 

ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

-ABBAYE
  -Médecine
 menu du chapitre MEDECINE
La culture médicale
avant
CONSTANTIN
L'AFRICAIN

 

 
Nous ne savons presque rien de la pensée médicale véhiculée dans les premiers monastères des débuts de la chrétienté. Les moines orientaux, ceux d'Egypte en particulier, vivaient au sein d'une culture qui avait donné naissance à la plus grande bibliothèque de leur temps et à une grande école de savants, celle d'Alexandrie, fondée sous Ptolémée Ier Sôter (360-280 av. J-C), dont les grands représentants sont Hérophile et Erasistrate. Il est évident que des moines médecins, tel Dorothée de Gaza qui vivait au VIe siècle, ne pouvaient pas avoir échappé à l'influence prédominante de la science grecque qui avait alors sa Mecque dans la célèbre ville égyptienne. Il en est de même à Nisibe, par exemple, où existaient des monastères chrétiens et où circulaient les ouvrages d'Hippocrate, de Galien ou de Dioscoride, que traduiront les Nestoriens en syriaque, en hébreu et en persan, et ceci, fait intéressant, avant les Arabes. A noter que Dioscoride (1er siècle ap. J-C), médecin et botaniste (voir aussi Les jardins monastiques), fut probablement traduit en latin dans le royaume africain des Vandales, traduction qui aurait pu être faite par le moine de l'abbaye de Faustus, Fulgence de Ruspe, quand on sait (par la Vita Fulgentii du diacre Ferrand), que Fulgence était un des plus grands lettrés africains de cette époque : il connaissait bien le grec et le latin, copiait des manuscrits, donnait des conférences, faisait découvrir Jean Cassien aux autres moines, etc... D'autre part, il y a fort à parier que la riche bibliothèque que Donat, fuyant les razzias mauresques ou les persécutions byzantines vers 570, emporta avec ses moines d'Afrique en Espagne, contenait des ouvrages médicaux importants transmis aux moines espagnols, dont nous parlerons plus loin.
 
En Occident, pour la même époque et jusqu'au Xe siècle, peu d'ouvrages complets nous sont parvenus, mais plutôt des textes très divers, qui ne sont pas en général des écrits théoriques mais plutôt des recueils de recettes, de maladies ou de pharmacopée. Ce sont là des genres qui, de toute évidence, s'intéressent à l'aspect pratique de la médecine. Cependant, plusieurs fragments de littérature médicale grecque ont été retrouvés, la plupart traduit et conservés dans les monastères, tel celui de Cassiodore, à Vivarium, dont nous avons déjà dit qu'il devait être un centre important de culture monastique. On imagine sans peine que des oeuvres antiques sont lues, traduites et recopiées à l'abbaye de Vivarium ou à celle Lucullanum, peut-être aussi à Monte-Cassino, le monastère de Benoît de Nursie. De ces oeuvres, a t-on une idée? Quelques pistes, oui.
 
Des oeuvres attribuées à Hippocrate de Cos (460-377 av. JC), on connaissait alors les traités par des traductions latines que nous allons citer. Les oeuvres complètes d'Hippocrate ont été traduites en français par Emile Littré. "Dernière en date des éditions complètes de la Collection hippocratique, l'œuvre monumentale d'Émile Littré, publiée en 10 volumes parus de 1839 à 1861, offrant un texte grec revu à partir des manuscrits parisiens et sa traduction française, constitue encore aujourd'hui l'édition complète de référence" nous affirme la BIUM (Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine), qui a numérisé cette oeuvre majeure (intégralement), mais aussi de nombreuses autres oeuvres médicales. Ainsi, les liens associés aux titres des ouvrages cités ci-dessous pointeront vers leurs reproductions électroniques de la BIUM, à l'exception d'un texte court, reproduit dans l'encyclopédie. Je ne saurais trop conseiller une visite de ce site exceptionnel, tant par sa qualité que sa richesse. Voici donc, les textes concernés :
 
- Aphorismi (Les Aphorismes) tout d'abord, recueil d'aphorismes qui sera un hit jusqu'au XVIIIe siècle, souvent appris par cœur ! L'ouvrage se divise en plusieurs sections dont nous reproduisons un résumé ci-dessous :

"Première section
- Les œuvres de la médecine doivent se régler sur les opérations de la nature: "La vie est courte, l'art est long, l'occasion est prompte à s'échapper, l'empirisme est dangereux, le raisonnement est difficile. Il faut non seulement faire soi-même ce qui convient, mais encore être secondé par le malade, par ceux qui l'assistent et par les choses extérieures."
- Proposition sur la thérapeutique, sur le régime des malades: "quand la maladie est à sa période d'état, il est nécessaire de prescrire un régime très sévère."
Deuxième section
- Proposition générale sur le pronostic:
"Au sortir d'une maladie, bien manger, sans que le corps en profite est un signe fâcheux."
"Les vieillards sont en général moins sensibles aux maladies que les jeunes gens; mais les maladies chroniques qui leur surviennent ne finissent le plus souvent qu'avec eux."
Troisième section
- Saisons et âges comme causes déterminantes et modificatrices des maladies:
"Toutes les maladies surviennent dans toutes les saisons, néanmoins, certaines naissent ou s'exaspèrent plutôt dans certaines saisons."
Quatrième section
- Se rattache au pronostic, évacuations artificielles:
"En été, il faut surtout purger par en haut; en hiver par en bas."
"Chez un individu pris de fièvre, si le cou se tourne subitement, et si la déglutition est difficile sans qu'il y ait de tumeur, le cas est mortel."
- En effet du froid et du chaud:
"Réchauffez les parties refroidies, celles qui sont le siège d'une hémorragie ou qui vont le devenir."
Cinquième section
- Gynécologie-Obstétrique:
"A la suite d'une perte, un spasme ou la lipothymie sont de mauvais signes."
"Quand une femme n'a pas conçu et que vous voulez savoir si elle peut devenir féconde, enveloppez-la d'un manteau et faites-lui des fumigations par en bas. Si l'odeur vous paraît arriver à travers son corps jusqu'à ses narines et à sa bouche, sachez que ce n'est pas d'elle que dépend la stérilité."
Sixième section
-Les 24 premières sentences contiennent l'exposition et l'appréciation des épiphénomènes des complications dans les maladies et de la succession des maladies les unes aux autres:
"Du frisson avec de la sueur, ce n'est pas avantageux."
"A la suite de violentes douleurs dans la région du ventre, le refroidissement des extrémités est mauvais."
extrait du site : http://perso.club-internet.fr/jgourdol/Medecins/MedecinsTextes/hippocrate.html

- De aere, aquis, locis (Airs, eaux, lieux)
- De mulierum affectibus ou De morbis mulierum (Les maladies des femmes)
- De hebdomadibus ou De septimanis (Les Semaines)
- De natura hominis (La nature de l'homme)
- De diaeta ou Regimen (Régime)
D'autres auteurs sont connus dans les premiers siècles de notre ère et copiés dans les scriptoria des abbayes. Les ouvrages de Galien de Pergame (129 - 210), tout d'abord, puisque ce sera l'autre théoricien qui, avec Hippocrate, exercera une influence durable. Ses ouvrages ne semblent pas nombreux à circuler à cette époque. Sont attestés : les traités sur les sectes, De optima secta ad Thrasybulum (De la meilleure secte, à Thrasybulle) et De sectis ad eos qui introducuntur (Des sectes : aux étudiants). On trouve des extraits d' Ad Glauconem de medendi methodo (La méthode thérapeutique jusqu'à Glaucon), et des textes issus semblent-ils de l'Ars Medica (hélas, pas disponible en français, mais dans la traduction latine de l'ensemble de l'œuvre de Galien donnée par C. G. Kühn et parus à Leipzig de 1821 à 1833 sous le titre Galeni Opera Omnia). Ces derniers textes et d'autres font souvent partie d'ensembles hétérogènes de textes plus ou moins apocryphes. Il nous a été aussi transmis les œuvres de Soranos d'Ephèse (Serenus, Soranus, 1er siècle), par les adaptations latines de Célius Aurélien (Ve siècle) et de Mustio (VIe siècle), en particulier Gynaikeia (Gynaecia, en latin : Maladies des femmes), qui est le plus important traité gynécologique de l'Antiquité, où est décrit la contraception, et pour la première fois l'avortement. Il faut aussi ajouter à ce qui précède, des pans de culture byzantine, nous voulons parler des encyclopédistes qu'ont été :
 
- Alexandre de Tralles (525 - 605) avec, par exemple, ses Libri duodecim de re medica, où il décrit toutes les maladies, les traumatismes de la tête et les fièvres (notamment l'amibiase).
 
- Paul d'Egine (625-690) qui individualise dans ses Epitomae medicae (Epitomé, Abrégé de médecine), les affections chirurgicales des parties molles et celles des os. Il décrit en outre les pratiques de la trachéotomie, du drainage de l'hydropisie du ventre ou de l'hydrocèle vaginale, contre le strabisme, l'énurésie.
 
- Oribase (325-403), le médecin de l'empereur Julien l'Apostat, qui écrit une volumineuse encyclopédie médicale de 70 volumes. Circulait en particulier l'Euporista (Euporiste : Remèdes faciles à préparer, traduit en français par Bussemaker et Darembert en 1876). Au VIe siècle, on traduisit des œuvres médicales (et autres) à Ravenne, siège de l'exarchat byzantin de 568 à 752, particulièrement celle d'Oribase. On doit par ailleurs à Agnellus de Ravenne de nombreux commentaires d'œuvres galéniques, en plus de son œuvre la plus connue, un traité contre les ariens (560).
 
Nous pouvons quitter l'Italie pour évoquer l'Espagne, par exemple à l' abbaye de Dumio, où Martin de Braga (fin du VIe siècle), ancien moine de Palestine, faisait traduire en latin des ouvrages du corpus grec. On peut aussi parler du monastère d'Agali, près de Tolède où Hellade, où son élève Eugène, fait montre d'un bon savoir scientifique, dans une abbaye dédiée à Côme et Damien, les patrons de la médecine. Enfin, on pense que le grand Isidore de Séville (Isidorius Hispalensis, 570-636), auteur d'une règle monastique, a dû commencer d'acquérir sa culture scientifique dans le monastère de son frère Léandre, abbé de Séville.
 
Par ailleurs, "Saint Isidore, à Séville, avait déjà déclaré que la médecine se divisait en trois branches :
- La méthodique, qui ne s'intéressait qu'aux phénomènes morbides, inventée par Apollon.
- L'empirique, inventée par Esculape fils d'Apollon fondée sur l'expérience.
- La médecine logique, inventée par Hippocrate, qui joint le raisonnement à l'expérience. (...)
Il n'y a pas de différence entre la Doctrine exposée au VIIème siècle par saint Isidore, et celle de Boissier de Sauvages au XVIIIe siècle".
extrait du site : http://www.homeoint.org/cgh/29-1992/baurtrad.htm
 
Après Isidore, nous pouvons citer des hommes des plus cultivés de leur temps : Bède le Vénérable, qui avait lu et écrit à propos de la médecine ; Raban Maur (Hrabanus Maurus, Rabanus Maurus, 776-856), le célèbre abbé de l'abbaye de Fulda, qui écrivit la première encyclopédie du Moyen Âge : C'est le De rerum naturis ou De Universo (842-847), dont le Ve chapitre du XVIIIe livre est consacré à la médecine (de medicina et morbis).
 
Passé les ravages des invasions barbares, le visage du savoir médical dans les monastères d'Occident (et du savoir tout court, d'ailleurs) commença de changer de physionomie. Les premiers moments forts de cette mutation se situent à l'abbaye du Mont-Cassin, chez le père des Bénédictins, quand Constantin l'Africain (Constantinus Africanus, vers 1015-1087) s'y retire pour traduire des dizaines de livres de science grecque traduits par les savants syriaques, juifs, mais surtout, arabes. En fait, c'est bien des pays d'Islam qu'allait se produire un bouillonnement culturel sans précédents et qui allait causer bien des remous en Occident.

 

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