ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
- ABBAYE-------
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L'ESPAGNE

Débuts du monachisme
et
----WISIGOTHS---

380 - 711

( I )


 

Des textes du concile de Saragosse (Zaragoza, 380), écrits par les évêques Hydace (Idacio) de Mérida et Itace (Itacio) d'Ossobona, nous apprennent que des communautés monastiques existent bel et bien en Hispanie : L'Hispania est le nom donné par les Romains à la péninsule Ibérique, divisée alors en trois provinces : la Lusitanie (Lusitania : auj. le Portugal), la Bétique (Betica, esp. Bética, Hispania Baetica) et la Tarraconaise (Tarraconensis, esp. Tarraco). Nous ne pouvons donner guère de noms aux couvents installés aux premières heures du monachisme espagnol, une des raisons étant peut-être l'hérésie priscillaniste, dont un certain nombre de moines ont pu se réclamer, causant ainsi un temps la méfiance des tenants de l'orthodoxie. C'est pour cette raison que les évêques de Tarraconaise se plaignent au pape Sirice (Siricius, Siricio, 384-399) et que ce dernier condamne les errements ascétiques de certains mouvements monastiques en même temps qu'il exprime sa volonté de faire accéder les moines à la cléricature.

Ajouté à cela, il y a les invasions barbares qui ont suivi et qui ne sont jamais bénéfiques, du moins dans un premier temps, à la transmission des savoirs. On connaît ainsi un moine, du nom de Baquiario, qui fut accusé de priscillianisme, peut-être à tort, si l'on en croit la professeur Manuela Domínguez Diaz, qui émet ce jugement sur la base d'une des quatre oeuvres que Baquiario aurait écrite, intitulée : Libellus de fide. Certains font de Baquiario un Irlandais, d'autres le disent Galicien, mais on ne sait rien de sûr à son propos. On lui attribue parfois les "Canons" d'un dénommé Priscillien. Son "Epístula ad lanuarium"enseigne à la communauté des moines la conduite à tenir devant un des siens en état de péché, et son "Cena Cipriani" serait plutôt, toujours selon la professeur Diaz, un traité humoristique contre Julien l'Apostat. C'est en tout cas par cette lettre de l'année 410 qu'est attestée, à notre connaissance pour la première fois, la mention de monasterium (monastère) dans un document espagnol.

Baquiario est le contemporain d'Egérie (Egeria, Etheria, Eteria, Echeria, +386), probablement une moniale de Galice (la Gallaecia romaine), comme Baquiario, mais dont nous parlerons dans le cadre du monachisme oriental : en effet, elle ne nous est connue que par le récit qu'elle fit de son pèlerinage en Orient, Peregrinatio/ Itinerarim Aetheriae (Itinerario/viage de la virgen Eteria).

----San Victoriano de Asán,, vestiges des XVIe et XVIIe siècles.

 
Pour la même époque, il existe une lettre de saint Augustin (398) adressée à l'abbé Eudoxe (Eudoxio) du premier monastère hispanique connu, celui de Cabrera, une petite île des Baléares*, exhortant ses moines à travailler afin de combattre l'oisiveté. Cette communauté nous est connue plus tard par Grégoire le Grand, dans une lettre au défenseur Johannes (603). Par Grégoire, nous apprenons que les problèmes ont bien empiré depuis :

" Parce que nous sont arrivées des nouvelles à propos des moines du monastère se trouvant dans l'île de Capri*, voisine de Majórica [Mallorca, Majorque] qui est aussi une île, qui agissent de manière tellement perverse qu'ils
ont soumis leurs vies à divers crimes et déclarent qu'en plus de servir Dieu, nous le disons en pleurant, ils combattent,pour l'ancien ennemi. Toi, épaulé de l'autorité que te confèrent ces lettres, va jusqu'au monastère afin de t'informer sur la vie et les coutumes de ceux qui y vivent, par une recherche prudente. Ainsi, tout ce que tu trouveras et qui mérite d'y être rectifié, selon la loi canonique, tu le corrigeras, infligeras les peines correspondantes et te préoccuperas d'informer les moines de tout ce qu'ils se doivent d'observer."

(Gregoire Ier, Epître XII, 47. Traduction espagnole de J. Amengual Batle, 1991, 392-393 et traduite en français par l'encyclopédiste)

* BALEARES ("Baleares insulae Hispaniae" d'Isidore, Etymologies XIV) : L'archipel est divisé en deux groupes : Gimnesias au Nord (îles actuelles Mallorca, Menorca [Minorque] y Cabrera) et Pitiusas au Sud-Est (Ibiza y Formentera).
* CAPRI : Capri et Cabrera ont la même étymologie, capra, la chèvre, à l'origine de nombreux toponymes méditerranéens et qui a donné notre suffixe "capr" : caprin, caprinidés, etc..)

Le plus vieux monastère de la péninsule ibérique dont le nom nous soit parvenu serait le monastère de San Victoriano de Asán, (pays de Sobrabe, province de Huesca, région d'Aragon), sur les contreforts de la Peña Montañesa, en Pyrénées aragonaises : voir cartes de l'Espagne. Il aurait été fondé sous le règne du roi wisigoth Gesalic (485-511), peut-être par lui-même, sous le nom de San Martin de Asan, du nom d'un ermitage déjà présent au Ve siècle. Selon la tradition, Victorien (Victorián, Veturián en Sobrarbe, né en 480) était un citoyen romain venu en Gaule pour y fonder divers couvents. Là, il aurait rencontré une femme magnifique, une sorte de sirène, amoureuse de lui et qui chercha à le séduire. Il décida alors de fuir et de franchir les Pyrénées. Il parvint en Hispanie vers 530, à l'âge de 50 ans. Là, gravissant les monts de Laspuña, ses compagnons défaillent de soif et de fatigue, mais lui connaît le secret de Moïse, pour faire jaillir l'eau des rochers. Le lieu s'appellera Fuensanta, et vous pouvez toujours vous y réclamer du saint.

Après ce miracle, un ange transporte le saint homme sur un haut éperon rocheux, inaccessible, où il vivra quelques temps de baies et de racines. Puis, comme si cela n'avait été qu'un prélude, la sirène gauloise refait surface, poursuit frénétiquement l'objet de son désir, avec moult pâmoisons et cris de désespoir. Bien sûr, notre ascète ne s'en laissera pas compter : il serre dans ses bras la sainte croix, plante des épines autour de ses oreilles et s'adonne plus que jamais à ses mortifications. Sa sainteté parvient aux oreilles sans épines des moines de saint Martin, qui le recueillent et le nomment abbé de leur monastère. Vingt ans après sa mort, vers 560, ce dernier prenait le nom de leur saint. Un de ses moines, Vincent (Vicente) deviendra évêque de Huesca vers 576. Venance Fortunat, le poète provençal, écrira une épitaphe sur son tombeau. Ses restes furent mis à l'abri des musulmans et furent finalement déposés à l'abbaye de Montearagón. (Fête : dans les calendriers hispaniques du XIe : 12 janvier ; diocèse de Barbastro, depuis 1845, 6 février ; dans la région de Huesca, 19 janvier).

De cette époque date une des plus vieilles communautés monastiques d'Espagne, toujours vivante, et qui vit dans la province de Rioja, nous voulons parler des moines de San Millán de la Cogolla. Enfin, citons pour finir le plus vieil ermitage connu de l'Andalousie, l'ermitage des Saints Martyrs (Ermita de los Santos Mártires ) fondé en 403 dans les environs de l'antique Assidonia (Asidonia, Assido, Sidonia, Cidonia, Ciduenna ou encore Cidueña, enfin : Medina Sidonia, son nom actuel), près de Cadix (Cádiz), dans une ancienne maison romaine d'un patricien nommé Lepero. L'ermitage sera restauré et soutenu au VIIe siècle par l'évêque d'Assidonia, Pimenius (Pimenio), ce qui est prouvé par une inscription lapidaire que nous possédons encore, datée du 16 décembre 630 :
 


    Toujours à l'intérieur de l'abbatiale, on trouve dans une des absides une sculpture de Santo Toribio, en bois d'orme et polychrome, datée du XIVe siècle et qui ne cesse de se déteriorer à cause des pèlerins, qui ont la fâcheuse habitude d'en arracher des copeaux, en guise d'amulettes (image 7). A Santo Toribio, le pèlerin vient surtout voir les reliques de la Lignum Crucis. Ce serait la relique de la véritable croix du Christ la plus grande du monde, dit-on (63,5 x 39,3 cm, Ø 40 mm), et qui fit l'objet d'une expertise en 1958, qui aurait montré que sa matière a près de 2000 ans et qu'elle est tirée d'un cyprès, le cupressus sempervivens. Ces reliques de bois (premier inventaire de 1316) étaient au départ d'un seul morceau, coupé en deux par les Bénédictins au XVIe siècle et ont été placées en croix à l'intérieur d'une croix ouvragée d'orfèvrerie (1679, image 10), conservée dans une chapelle du même nom (début XVIIIe, image 8). Cette chapelle est l'oeuvre du maître Plaza et a été financée par Francisco de Cossío y Otero, natif de Turieno et archevêque de Bogotá, qui envoya 12.000 pesos d'argent pour sa construction ainsi que l'érection de l'ouvrage (1705) qui conserve la fameuse relique.

    A noter qu'en 1512, le pape Jules II permit aux pèlerins un jubilé d'une semaine en l'honneur du saint quand sa fête (16 avril) tombe un dimanche, privilège étendu par Paul VI en 1967.

 

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