ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

ABBAYE

 

 
LES CISTERCIENS

II

CÎTEAUX, LA FERTE
 


 Commentaire sur Jérémie de Saint Jérôme.

Abbaye Saint-Vaast d’Arras, 1125
Bibliothèque municipale de Dijon (B.M)
ms. 130, folio 104

Ce manuscrit est une commande de l'abbé de Cîteaux Etienne Harding,
écrit et probablement enluminé par Oisbertus (Oisbert) offrant son livre à genoux, humblement (remarquez sa petite taille). L'abbé de Cîteaux (à droite) et celui de Saint-Waast, Henri Ier, confient à la Vierge leurs communautés respectives, unies dans la confraternité, par le symbole des maquettes de chaque monastère.
 

A L'ORIGINE DES CISTERCIENS


L'ABBATIAT D'AUBRY

Dessin de l'abbaye de Cîteaux en 1542, Archives Départementales de la Cote-d'Or, Dijon.
 

Dès le début de son abbatiat, en 1099 (et priorat de Harding?) Aubry (Aubri, Alberic), fit recopier le bréviaire (breviarium, livre de lecture des Vigiles) appartenant à Molesmes, qui devait être rendu assez rapidement. Plus important encore, c'est sous son abbatiat que l'on a connaissance du grand travail de de révision de la Vulgate (Bible latine), qu'il a peut-être dirigé au scriptorium, et qu'on appelle donc la Bible d'Etienne Harding. De l'abbatiat d'Alberic, aussi, daterait peut-être le changement de couleur de la coule, dont témoigne la légende : La Vierge elle-même serait venue apporter à l'abbé de Cîteaux l'habit blanc que se devaient de revêtir désormais ses enfants. Un petit doute, cependant, qui nous vient en particulier du manuscrit des Moralia in Job ( ms 170, fol 20) de Grégoire le Grand, enluminé en 1111 à Cîteaux : Pourquoi les moines représentés sont-ils tous deux en noir au lieu d'être en blanc? D'ailleurs, il n'était pas tout à fait blanc, cet habit, plutôt gris clair (on appelait alors les Cisterciens "les moines gris"), car ils le faisaient à partir de la laine non teinte des moutons, ce qui donnera des variations de couleur selon le lieu où le moine se trouve (assez foncé dans certains coins d'Allemagne, dit-on). Du temps d'Aubry, aussi, faut-il dater l'adoption nouvelle des convers par les Cisterciens ? Nul ne le sait avec certitude. Ce qui est plus sûr, c'est que ces nouveaux religieux, non moines, apparurent avec le renouveau de l'érémitisme, nommés peut-être ainsi par Jean Gualbert, à l'origine du mouvement Vallombrosien (voir : Saint Jean Gualbert).

Le 19 octobre 1100, le Desiderium Quod accorde à l'abbaye de Cîteaux le privilège romain du pape Pascal II, qui étend perpétuellement la protection papale sur le monastère. La même année, Alberic déplace ses moines de la Forgeotte en un autre lieu, pourvu suffisamment en eau, à moins que ce déplacement de 2/3 kilomètres permette à l'abbaye d'être plus près d'une grande route. Les grands seigneurs de la région, le duc de Bourgogne en tête, Eudes Ier, soutiennent le nouveau monastère. Eudes s'y fait enterrer en 1102, mort en Terre sainte durant la première croisade (1098 -1099). D'autre part, la consécration de la nouvelle abbatiale de Cîteaux en 1106 est effectuée par l'évêque de Chalon. Paradoxalement, pourtant, tout ceci ne doit pas faire oublier que l'abbatiale est un bâtiment modeste de quinze mètres sur cinq, qui sert d'église à un nombre chétif de moines, sans moyens et en moyenne âgés qui, péniblement, assainissent les marais, coupent les roseaux, abattent les arbres, cultivent de petits lopins de terre.

Quand Aubry meurt le 26 janvier 1109, il est impossible d'imaginer que Cîteaux sera à l'origine d'un ordre très puissant et très influent. La scission d'avec Molesme n'a agité qu'intérieurement les communautés, qui ne sont connues que régionalement, en Bourgogne, et encore : des prieurés de la puissante Cluny, tout proches, ne commentent pas vraiment ce qui se passe du côté de Cîteaux. Cependant, ce Nouveau Monastère a un projet assez singulier : Ces moines nouveaux veulent vivre en autarcie et n'être pas lié aux circuits économiques ou aux pouvoirs existants, ni ecclésiastiques, ni politiques. Ils ne veulent pas gérer des paroisses, ni percevoir de dîmes ou de taxes seigneuriales, ni exercer d'autorité judiciaire ou fiscale (Statuts des moines de Molesme, dans Exordium Parvum, voir SOURCES.) : Le pape Urbain II n'appelait-il pas ces étranges cénobites "eremus" (ermites) ? A ce moment là, il n'est guère question de critiquer les autres, Cluny ou ailleurs, on constate seulement qu'on est différent, que cette différence est justifiée par l'exigence de la règle de Benoît et qu'elle nécessite une coupure radicale avec le monde, non isolément, en anachorètes, mais bien en communautés. La critique viendra après, dans les tout premiers textes fondateurs comme celui des Statuts des moines de Molesme, que nous venons de citer, écrits près de quarante ans après la fondation de Molesme, et qui ne traduisent pas tout à fait l'état d'esprit des fondateurs.

Chose rare, cette nouvelle culture monastique est attestée très tôt par les acteurs eux-mêmes de ce mouvement. Très tôt, les Cisterciens désire que les plus hautes autorités ecclésiastiques reconnaissent la légitimité de leur ordre, et c'est ainsi que se forme très tôt un corpus législatif et judiciaire qui structure la communauté dès sa naissance : VOIR SOURCES.


L'ABBATIAT D'ETIENNE HARDING

 
Des débuts encourageants
 

Au début de l'année 1109, Harding hérite d'une situation plus que précaire, puisque la misère avait tôt fait d'entraîner la famine au Nouveau Monastère. Heureusement, dès la fin de l'année, ou au début de 1110, la situation allait progressivement se redresser, d'abord avec le don de la comtesse Elisabeth de Vergy, épouse du comte Savary de Donzy, qui cède à Cîteaux des terres voisines de l'abbaye et, un peu plus tard, des terres à Gergueil. D'autres seigneurs, vers 1111/1112, comme ceux de Marigny et de Chambolle, suivent ce généreux mouvement et donnent des terres à Gilly (auj. sur les communes de Vougeot et Echezeaux) ainsi que des droits d'usage sur des forêts alentour. Au total, les domaines n'ont rien de comparable avec ceux des grandes abbayes du moment, d'autant plus qu'ils sont le plus souvent incultes, et que l'abbé Harding n'a d'autre solution que d'embaucher des laïcs pour les exploiter, mais enfin, ces dons permettent de sauver les frères. C'est aussi pour cela que le scriptorium du monastère travaille de nouveauqui plus est à un très beau manuscrit, les Moralia in Job de Grégoire le Grand, en 1111. Puis, l'abbaye accueille quelques novices, qui rajeunissent la communauté, qui l'augmente, ce qui permettra bientôt à l'abbé Harding de commencer cet extraordinaire essaimage de la communauté cistercienne. Paradoxalement cependant, l'abbaye-mère de Cîteaux ne sera pas d'elle seule, à l'origine du plus grand nombre de filles. En effet, sur au moins 730 abbayes que comptera la famille cistercienne, l'abbaye de Cîteaux n'est pas, loin s'en faut, celle qui aura le plus de filles directes :
La Ferté : 16
Pontigny : 43
Cîteaux : 109
Morimond : 207
Clairvaux : 355

 

 La première fille de Cîteaux : LA FERTE


Seul bâtiment existant de l'abbaye de la Ferté : le palais abbatial du XVIIIe, aujourd'hui partie d'un hôtel.


 

Moralia in Job (Morales de Job)
Parchemin de vélin
45 x 31,5 cm
Abbaye de La Ferté-sur-Grosne
1134
Copiste : Pierre de Toul
 
Bibliothèque municipale de Chalon-sur-Saône.
Ms 7-9, fol 50 r
Page de titre du livre XVII.
 
Détail :
Initiale Q, Le Christ dans une mandorle
 

 

De bestiis et aliis rebus (Des animaux et autres choses)

Parchemin
34,5 x 27,8 cm
origine : Nord de la France
destinataire : Abbaye de la Ferté
milieu XIIIe

 
Bibliothèque municipale de Chalon-sur-Saône.
Ms14, fol 89v, détail

Baleine que des marins prennent pour une île


Cette augmentation d'effectif permet au Nouveau Monastère de fonder un autre établissement en 1112/1113 à la Ferté (Firmitas, auj. La Ferté-sur-Grosne), que l'on appellera la "première fille de Cîteaux" et qui finira son existence à la Révolution Française. L'abbaye est fondée près de Chalon, dans une partie de la forêt de Bragny, après quelques prospections de l'abbé Harding effectuées avec l'aide de l'évêque (Gauthier, Gautier) et des comtes de Chalon : c'est le deuxième don fait aux Cisterciens par le comte Savary et son fils Guillaume, au même moment où le chevalier Arlier de Montailly leur octroie l'exploitation d'une carrière calcaire près de Saint-Martin-de-Laives, d'où viendront les pierre de la première abbatiale. Les dons que reçoit ce nouveau monastère, comme un moulin sur la Grosne ou un vignoble à Mellecey (Mercurey), leur permettront de recruter et d'essaimer à leur tour assez vite. C'est à ce moment qu'entre en scène le personnage le plus fameux de l'histoire cistercienne, Bernard de Fontaines (ou Fontaine, près de Dijon), le futur saint Bernard, qui entre au noviciat de Cîteaux avec trente compagnons, pas moins, attiré par la nouvelle renommée du couvent.

Cette arrivée est-elle vraiment à l'origine de la soudaine expansion de l'ordre? Rien n'est certain : les nouvelles recrues qui ont permis de fonder la Ferté, par exemple, sont plutôt de l'Autunois et du Charolais, où la parentéle de Bernard est absente et, de plus, le nombre d'établissements fondés à partir du Nouveau Monastère va continuer d'augmenter quelques temps à un rythme soutenu :
210)
Sergius, San (1235-1268)
Stafarda (Italie, 1135)

Sources :
 

http://www.mercurio.it/ales/abbazia/cisterci.htm (dessin citeaux)
http://www.moyenageenlumiere.com/image/index.cfm?id=301 (image abbés harding et henri Ier)
http://www.paradoxplace.com/Insights/Cistercians/Cistercians.htm (détail précédent)
http://www.enluminures.culture.fr/documentation/enlumine/fr/rechguidee_00.htm (moralia, de bestiis)
 

 

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