ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
 

-ABBAYE

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-BIBLIOTHEQUE

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LA CULTURE
MONASTIQUE
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VIIe - VIIIe siècle
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INTRODUCTION


Un renouveau de la culture va s'opérer en Occident à la fin du VIIe siècle, et ce de manière générale, dans tous les royaumes établis par les envahisseurs barbares. Ce changement s'explique par divers facteurs de stabilité politique dans les différentes régions d'Europe : En Gaule, Pépin de Herstal réussit à unifier la Neustrie et l'Austrasie depuis la bataille de Tertry (687) jusqu'à sa mort, en 714. En Angleterre, les rois de Mercie imposent leur autorité aux autres royaumes. En Italie, la paix se combine de diverses manières :
- Paix entre les Lombards et les Byzantins en 680.
- Victoire de la papauté sur le monothélisme au concile Quinisexte (ou concile in Trullo, du nom de la salle du palais impérial où eut lieu l'évènement) de 691/692.
- Fin du shisme d'Aquilée en 698 (depuis le VI-VIIème siècles, les métropolitains d'Aquilée et de Milan refusaient de communier avec le pape nommé par l'empereur).

Ces mutations influent bien entendu sur le monde monastique. Une période missionnaire se termine, symbolisée par Columban et ses successeurs, véhiculant généralement une culture paysanne. Lui succède un temps où les moines sont plus riches et d'avantage lettrés. Cette richesse matérielle permet aux moines de constituer un scriptorium, une bibliothèque. Elle leur permet aussi de déléguer certaines tâches matérielles pour mieux se consacrer à l'étude.

 


GAULE ET GERMANIE


Au VIIe siècle, la circulation de livres se fait plus intense, en particulier dans seconde moitié du siècle. Des relations sont établies entre le Nord de la Gaule, l'Italie, les Iles Brittaniques et l'Espagne wisigothique. Les papes sont souvent sollicité de par la richesse de la bibliothèque du Latran : L'abbé d'Elnone (et évêque de Maestricht), saint Amand (vers 649/654), demande des livres à Martin Ier, qui se plaint en retour de ce que la bibliothèque papale se vide continuellement au profit des autres. Cela n'empêche pas Amand de conseiller à Gertrude, soeur de Grimoald, maire du Palais d'Austrasie, de faire venir des livres de Rome pour la bibliothèque de l'abbaye de Nivelles, fondée avec sa soeur Itte, veuve de Pépin Ier de Landen, vers 648/649. Ajoutons que d'autres livres viendront d'Irlande. Une autre abbaye royale, Corbie, plus importante encore, est fondée par la reine Bathilde vers 660 sous forme de donation. Ce monastère est un des rares en son temps à abriter une bibliothèque (indépendant des bâtiments du monastère lui-même, mais à proximité), constituée d'un fonds important dès l'origine, non seulement de livres acquis mais de livres copiés au scriptorium de l'abbaye. C'est un luxovien (de Luxeuil) qui en est le premier abbé et les moines venus de Luxeuil pour s'y installer emmènent sans doute dans leurs bagages leurs ouvrages liturgiques.


D'Italie, toujours, saint Ouen et saint Godon (+ 698) sont envoyés par l'abbé de Fontenelle, Saint Wandrille (oncle de Godon) pour en ramener reliques et livres sacrés. Il est fréquent, en effet, que les livres ne voyagent pas seuls mais soient envoyés comme partie d'un trésor : En 672, les reliques de saint Benoît avaient été transportées du Mont Cassin à Fleury, et avec elles, des manuscrits italiens, religieux et profanes : ce sera le premier fonds de la bibliothèque de l'abbaye de Fleury, appelée à être l'une des plus importantes des bibliothèques monastiques de France.
 
 
Quoi qu'il en soit, il semble établi que dès le septième siècle Fleury possédait les éléments d'une bibliothèque et, en particulier, des manuscrits des cinquième et sixième siècles d'origine italienne et sur lesquels les compagnons d'Aigulfe avaient fait main basse au cours de l'expédition au Mont-Cassin. Le professeur E.-A. Lowe a dénombré dans le fonds de la bibliothèque d'Orléans trente-six manuscrits ou fragments de manuscrits dont les plus anciens, du cinquième siècle, qui ont été rassemblés dans deux recueils paléographiques, les Ms. 19 et 192 d'Orléans, sont indubitablement d'origine italienne. Mais c'est de la fin du septième siècle ou du début du huitième que datent les premiers témoignages du scriptorium de Fleury. Les moines n'y copiaient pas uniquement l'Ancien et le Nouveau Testament, comme on pouvait s'y attendre, mais ils s'efforçaient également de rassembler les ouvrages des Pères de l'Eglise dont nous conservons un magnifique témoignage à travers l'Homéliaire de Fleury (Ms. 154 d'Orléans) orné d'initiales zoomorphes et contenant des sermons de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Optat et de saint Jean-Chrysostome. On trouve également parmi les manuscrits copiés au septième siècle le De Mortalitate de saint Cyprien, l'Hexameron de saint Ambroise, les commentaires de saint Jérôme sur Isaïe, manuscrit palimpseste d'une grossière onciale caractéristique de l'époque et qui est un émouvant témoignage des premiers rudiments du scriptorium de Fleury (fig. 4).
 
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Un manuscrit d'Oribase et le De natura rerum d'Isidore de Séville sont mentionnés dès la fin du VIIe siècle. L'ouvrage d'Isidore provient peut-être de l'Espagne (comme le Pentateuque de Saint-Martin-de-Tours ?), dont les relations sont attestées avec la région ligérienne (de la Loire).

La première moitié du VIIIe siècle est une période de crise, nous l'avons-vu, et la spoliation des biens ecclésiastiques touchent évidemment les bibliothèques comme les autres sphères abbatiales. Les livres de nombreux trésors sont dérobés, parfois détruits. Hincmar de Reims (env. 804-882), archevêque tout-puissant de Reims, raconte avec désolation dans ses écrits que, du temps de Charles Martel, les moines de Saint-Denis, abbaye où il avait été élevé par Hilduin, cachaient leur argent entre les feuillets de manuscrits. Il dit aussi avoir vu un exemplaire de la vie de saint Rémi découpé et très abîmé par l"humidité. Cependant, ne noircissons pas le tableau plus qu'il ne l'est : Les bibliothèques n'ont certes pas enrichi leur fonds durant ce temps de crise, au contraire, mais elles en conservent une très grande partie.

L'avènement des Carolingiens, au milieu du VIIIe siècle, va dynamiser la culture religieuse puis la culture profane. Les livres circulent à nouveau et on en fabrique : Selon Pépin, puis Charlemagne, l'unification du monde franc passe par l'unification de la liturgie. Celle-ci prend racine à Rome, d'où le pape Gélase envoie à l'empereur d'Occident un sacramentaire qu'on appellera Sacramentaire Gélasien (du nom du pape) ou de Gellone (nom originel de l'abbaye de Saint Guilhem le Désert, fondé par un cousin de Charlemagne, Guillaume d'Orange, qui rapporta peut-être lui-même au monastère le livre liturgique, en plus d'un morceau de la vraie Croix). Inspiré par le livre, Charlemagne demanda aux églises de renouveler leurs ouvrages liturgiques, qui ont dû s'éloigner de la liturgie gallicane pour se rapprocher de celle de Rome. Les livres religieux ne sont cependant pas les seuls à augmenter, car les écoles se développent et les moines aussi bien que les clercs ont un besoin accru de livres classiques. Ce n'est donc pas un hasard si les divers témoignages que nous possédons sur l'activité du livre en ce début de la période carolingienne proviennent essentiellement des régions du Nord de la Gaule à la Germanie : c'est le domaine réservé des Carolingiens : Les abbayes royales de Corbie, de Saint-Denis ou de Saint-Martin de Tours doivent à leur avantageuse position leurs scriptoriums actifs et leurs bibliothèques bien dotées, au regard des critères de l'époque, bien sûr. C'est ce que nous affirme Wando (+ 854), de la collection qu'il lègue à l'abbaye de Fontenelle (future Saint-Wandrille), où il était abbé, parlant d'une "quantité de manuscrits considérable", qui ne doit pourtant pas excéder la centaine. D'autre part, comme nous l'avons déjà dit, Rome joue, là encore, un rôle important dans la transmission de la culture monastique : On sait que Grimo, abbé de Corbie, est allé à Rome, que le pape Paul Ier a envoyé à Pépin le Bref différents traités de grammaire, d'orthographe et de géométrie, ainsi que les livres de Denis l'Aréopagite, tous écrits en grec. L'évangélisateur anglo-saxon Boniface (lui-même poète et grammairien) fait venir de Grande Bretagne des ouvrages pour enrichir les bibliothèques des abbayes qu'il fonde en Germanie, telles Benediktbeuern en Bavière, ou Amöneburg, sur les bords de l'Ohm, près de l'actuelle Marburg, ou encore Saint-Michel d'Ohrdruf, Fritzlar (vers 732) et enfin, la célèbre abbaye de Fulda (fondée sous son égide par son disciple Sturm en 744). Toujours en Germanie, on sait que les monastères d'Utrecht ou d'Echternach se font envoyer beaucoup de manuscrits en provenance d'Italie ou ou de Grande Bretagne. De nombreuses abbayes se fondent par ailleurs, et les plus riches d'entre-elles, fondées par de grands aristocrates, acquièrent ou créent pour leurs bibliothèques un fonds "conséquent" dès leur naissance. Ainsi en est-il de Reichenau, fondée par Pirmin (Perminus, Perminius, Primenus) en 724 et dont le biographe nous dit qu'il dota son nouveau monastère d'une cinquantaine d'ouvrages. Après la mort de son premier abbé, cette bibliothèque sera répartie entre Reichenau et ses "abbayes-filles", telle Murbach. Voisine de cette dernière, l'abbaye de Saint-Gall voit sa bibliothèque s'enrichir d'ouvrages venus de différents horizons culturels de l'époque : Italie, Espagne, Angleterre, Irlande. Anshaire (Ansgar, Oscar, 801-865), premier évêque de Hambourg vers 831 et selon toute vraisemblance nommé par Louis le Pieux abbé de Corbie-la-Neuve (Corvey), en Westphalie, a pourvu cette abbaye royale d'une bibliothèque.



L'ESPAGNE


Comme pour Martin, Léandre, ou son maître Isidore, Braulio (631-651) à son tour dut d'abord s'inspirer de la bibliothèque monastique où il se cultivait pour constituer celle de sa Domus Ecclesiæ (domus ecclesia, évêché) de Saragosse (Zaragoza, en Aragon, province du Nord de l'Espagne). Nul doute, en effet, que son frère aîné Jean (Juan) avait à disposition une bonne bibliothèque dans son monastère de Sainte-Engrace (Santa Engrácia), où Braulio fut moine. C'est lui qui fut, en effet, le maître de Braulio, et qui lui enseigna les disciplines séculières, en particulier la musique.

Au Nord de l'Espagne, en Aragon, nous savons qu'à la même époque existe la bibliothèque du monastère d'Agali, centre culturel de la région. Ce n'est donc pas étonnant que se forment ici des personnalités comme Eugène II de Tolède (Eugenius, Eugenio, + 657) instruit par l'abbé Hellade (Helladius, Eladio, + 632), et qui étonnera ses proches par son savoir scientifique, ou Ildefonse (Ildephonsus, Hildefonsus, Ildefonso, 607-667), disciple d'Isidore, qui acquiert une grande culture vers 620 dans cette bibliothèque. On ne possède pas de catalogues de bibliothèques pour cette époque, mais quelques manuscrits nous permettent de nous en faire une idée, comme celui qui provient d'un scriptorium du Nord de l'Espagne (dit "manuscrit d'Albi") ou le Liber Glossarum, datés du VIIIe siècle. Le premier contient les Synonymes de Cicéron, des oeuvres d'Eucher, d'Isidore, des travaux de grammaire, de physique et une mappemonde. On trouve dans le second de nombreux extraits d'oeuvres classiques : Fulgence, Junilius, Cicéron, Physiologus, Orose, Julien, etc... Il apparaît cependant que cette culture est celle d'une élite, clercs ou moines wisigoths étant très engagés dans le siècle et n'ayant que peu de temps à consacrer aux études. Isidore n'a donc pas vraiment réussi son pari d'entraîner tout le clergé dans une culture humaniste, fusionnant la culture classique et religieuse. Pire même, l'Espagne septentrionale voit se développer un monachisme ascétique de type celtique, probablement dû à l'installation nouvelle de moines celtes en Galice. Ce sont de véritables cités monastiques qui voient le jour, organisés en centres de culture religieuse, comme en Gaule, l'Irlande ou l'Angleterre. L'acteur principal de ce mouvement est Fructueux (Fructuoso + 667), qui fonde plusieurs établissements monastiques en Galice et dans le Bierzo. Devenu moine, Fructueux fait disparaître en lui l'aristocrate lettré et demande à ceux qui le suivent de renoncer, comme lui, à toutes les "fables" (la culture profane) qui leur ont été apprises dans le siècle. C'est par une lettre de Fructueux à Braulio de Saragosse que nous connaissons ses lectures, qui illustre ce que nous venons de dire : les Collationes de Cassien, la Vie d'Honorat, la vie de de saint Germain et celle de saint Millan, que Braulio avait écrit il y a peu. Le suivront sur cette voie les moines Valère (Valerius, Valerio) de Bierzo (+ 695) et Julien de Tolède (Iulianus, Julianus Toletanus, Julián de Toledo, 642-690), son contemporain, écrivain prolixe dont on connaît surtout :
-Prognosticon futuri seculi ou Liber prognosticorum, ouvrage d'eschatologie empruntant beaucoup à saint Augustin
- De comprobatione aetatis sextae, contre les Juifs, réfutant le Talmud et montrant qu'on était dans le sixième âge (d'où le titre), l'âge messiannique.
- Liber de contrariis, quod graece... voluit titulo adnotaris, cherchant à expliquer les passages de la Bible apparemment contradictoires.
- Vita Sancto Ildefonsi
- Ars Grammatica



L'ANGLETERRE


En plus de ce qui a été dit dans l'introduction, la Bretagne a vu un évènement particulier bouleverser sa population. Clercs et moines ont été décimés par la grande épidémie de 664 (de variole, probablement), si bien que le pape Vitalien choisit d'envoyer deux moines, Théodore de Tarse (602-690) et Hadrien (+ 709) pour donner un nouveau souffle à cette communauté insulaire, dont Bède le Vénérable lui-même disait qu'elle n'avait jamais connu aussi heureuse époque. Théodore est un moine grec vivant à Rome et deviendra archevêque de Cantorbery (Canterbury, Kent) et primat de Grande Bretagne. C'est lui qui donnera à l'Eglise d'Angleterre, avec la collaboration de Benoît Biscop, ses premiers fondements. Hadrien est un moine africain de langue grecque, vivant à Naples, qui deviendra abbé du monastère Saints Pierre et Paul de Cantorbery.

Théodore n'avait certes pas créé l'école épiscopale de Cantorbery, mais il lui donna sans conteste un nouvel élan. De nombreux clercs, de nombreux moines (certains venaient même de Whitby) se regroupèrent autour du vieux Théodore, signe que le cloisonnement entre le monde clérical et le monde monastique, très fréquent en Gaule, n'existait pas en Angleterre. Les moines suivaient un programme pluridisciplinaire où se cotoyaient (de manière inégale, nous le verrons) métrique, astronomie, comput, médecine, exégèse et grec : Pour mener à bien cet enseignement, Théodore avait à sa disposition une bibliothèque constituée de livres qu'il avait apportés de Rome, mais aussi de ceux qu'il avait fait exécuter au scriptorium de l'évêché. Plusieurs abbés lettrés firent de l'école épiscopale de Cantorbery un centre d'études important pendant près de cent ans : Bertwald, qui fut moine à Landévennec et remplaça Théodore à sa mort, puis Tatwin (Tatuini, Tadwinus, + 734) connu pour sa "Grammaire" et ses "Enigmes", qui sont 40 acrostiches en hexamètres, publiées par Giles dans "Anecdota Bedae", en 1851, et traitant de sujets aussi divers que la philosophie, la charité, l'alphabet, le stylo, les ciseaux et les épées. Tatwin écrivit aussi une Grammaire, Ars Tatwini, s'étend au-delà de celle de Consentius et emprumpte à Donatus, Priscian et d'autres sources. (Bénédictins, Farmer).
Succèderont à Aldhelm, Nothelm (+739), lui-même remplacé par Cuthbert (de 740 à 758)

En 669, le moine Hadrien remplaça Biscop à la tête de l'école monastique de Saint-Pierre-Saint-Paul, qui devait ressembler comme une soeur à l'école cathédrale de Théodore. Aldhelm (Aldelmus, 640-709), élève d'Hadrien, assure qu'en plus des disciplines enseignées à l'école épiscopale, on y étudiait le droit romain. Fort de cette expérience, Aldhelm installera sa propre école dans le Wessex (auj. dans le Wiltshire, voir cartes historiques de l'Angleterre), à l'abbaye de Malmesbury, fondée par Maidulph (+ 675), qui en fut le premier abbé. Aldhelm en fut le second et constitua là une bibliothèque importante, dont certains ouvrages avaient été conservés jusqu'au XIIe siècle. Tout en ayant de nombreux disciples, Aldhelm de Malmesbury se désolait que de nombreux jeunes gens quittent l'Angleterre pour l'Irlande, alors qu'il était possible, selon lui, d'étudier la physique, la grammaire, la géométrie, la grammaire ou les sciences spirituelles avec de bons maîtres en Bretagne. Suite à un redécoupage des diocèses en 705, Aldhelm est nommé premier évêque de Sherbone (auj. dans le Dorset), ce qui ne l'empêche pas de continuer ses études et d'écrire différents traités. Certains, seront adressés sous une forme épistolaire au roi Alfred de Northumbrie (Aldfrid) dans l'Epistula ad Acircium sive liber de septenario, de metris, aenigmatibus ac pedum regulis, au titre de laquelle nous distinguons, dans l'ordre, le traité sur le nombre 7 (De Septenario), traitant de la symbolique du nombre 7 dans la Bible, le traité de métrique (De metris), celui sur les énigmes (Aenigma) ou sur la règle des pieds (non, pas les petits petons, mais toujours ceux de la poésie, de pedum regulis). On connaît aussi du même auteur un traité sur la question pascale, qui fait partie de l'Epistola ad Geruntium, adressé à un prince de Galles, Geraint.
Comme pour Théodore, ses successeurs immédiats à l'évêché seront des lettrés, tel son successeur Forther.

Toujours dans le Wessex, c'est encore un ancien moine, Daniel, qui obtient le nouveau siège épiscopal de Winchester (auj. région du Hampshire) et dont Bède dit qu'il avait une culture semblable à celle d'Adhelm. Au sud de la même région c'est Winfrid (Wynfrith, le futur Boniface, 673-755) qui, avant de partir vers le continent (716), quitte Exeter pour l'abbaye de Nursling, dirigée par l'abbé Windrecht, où il deviendra un maître. De là, il enverra une lettre à Daniel de Winchester où il indique à son ami tout le bien qu'il pense de la bibliothèque du monastère, qui accrut sa science et lui permit d'écrire, selon la Vita Bonifatii de Willibald, son cousin, écrite vers 765, ses propres traités de grammaire latine, dont un en collaboration avec Duddo, un de ses élèves devenu abbé. Boniface transmet cet héritage à ses élèves et tous, disciples, compagnons ou nonnes lettrées (comme Eadburg, qui enseigna la poésie à Lioba et qui fournissait des livres à Boniface : voir "les temps mérovingiens"), qui transmettent ensuite au continent qu'ils vont évangéliser : Ainsi en est-il de d'Ecburge ou Lull (ses disciples, voir renvoi précédent), d'Eangythe ou sa fille Bugga.

Ce renouveau des études n'est pas isolé : Nous trouvons la même ambiance à Glastonbury, qui a des liens avec Malmesbury, à Waltham et dans des couvents de religieuses, par exemple à Wilborne, à Barking : c'est aux nonnes de cette abbaye qu'Aldhelm dédicaça son fameux De virginitate, traité sur la virginité (il écrira aussi le De laudibus virginitatis). Ce renouveau des lettres latines combinaient aussi bien la lecture des 50 Epitomae (Epitomés) et 8 Epistolae (Epîtres) du mystérieux Virgile le Grammairien* (Virgilius Maro Grammaticus, VIIe s), que celle des Symphosii Scholastici Aenigmata, 100 Enigmes de Symposius (ou Symphosius)** : c'est dire si on se plaisiat à la recherche des mots rares, des références mythologiques, des énigmes, des poésies acrostiches ou encore des calligrammes, imitant Porphyrius (ou Porfyrius, Publius Optatianus Porfyrius, dit aussi Optatien, né vers 260-270), l'inventeur des Carmina figurata, qui plurent tant à l'empereur Constantin que celui-ci le rappela de l'exil qu'il lui avait imposé.

* Virgile le grammairien : un juif espagnol, peut-être, installé en Irlande.
** Les Enigmes de Symphosius : chaque énigme constituée de trois hexamètres, est un divertissement pour les Saturnales, fêtes dédiées à Saturne et qui se donnaient en décembre.

Evoquons rapidement les monastères dans les royaumes du centre de Bretagne (Essex et East Anglie), car ils ne sont pas des foyers d'étude aussi importants que les précédents. Citons tout de même Breedon, non loin de Leicester (d'où Tatwin est originaire), Lichfield, dirigé par l'évêque Chad (voir aussi art mérovingien - évangile de Chad), et Crowland (ou Croyland), où le moine Félix écrit vers 730 la Vita Guthlachi (ou Vita sancti Guthlaci, Vie de Guthlac, + 714, qui devint moine-prêtre à Repton [Derbyshire] à 24 ans)

 

 

L'arrivée de Guthlac à Crowland

Harleian Guthlac Roll Y.6
Rouleau de Guthlac, 3m x 0.16m,
XIIIe siècle (1210?)
British Library
 Pega, soeur de Guthlac quitte Crowland pour un ermitage. Un scribouillard facétieux a, postérieurement à l'original, ajouté des lunettes à son frère et au rameur.


Bède nous parle, pour cette époque, du monastère d'Ely, mais il ne semble pas qu'elle soit encore le centre médiéval important qu'elle deviendra plus tard. Quant à l'ancien moine de Whitby, Tatfrid de Worcester, et Cuthwin de Dunwih ( +721), tous deux évêques, bien que lettrés, ils n'ont certainement pas eu un rôle prédominant dans l'effervescence intellectuelle dont nous avons parlé.

Il en est tout autrement des écoles de Northumbrie, dont la côte orientale forme alors, de Lindisfarne à Whitby, une "véritable riviera monastique" selon Pierre Riché, surtout depuis la fondation du monastère double de Wearmouth et Jarrow par Benoît Biscop : voir
abbaye de jarrow et Bède le Vénérable. Biscop constitua une bibliothèque bien pourvue grâce à ses six voyages à Rome : il n'était ni le premier ni le dernier, nous l'avons-vu, à profiter des trésors de la ville éternelle, en l'occurrence, une partie de la bibliothèque de Cassiodore à Vivarium. Cet apport soudain va introduire la culture humaniste italienne en Northumbrie, et produire Le codex Amiatinus. Ce qui n'empêche pas à la culture insulaire d'exprimer sa propre esthétique, particulièrement réussie dans l'évangéliaire de Lindisfarne. Cette influence romaine, apportera cette gravitas si opposée au maniérisme d'Aldhelm, par sa simplicité et sa clarté, en évidence chez Bède.
Evoquons maintenant les exemples des évêchés d'Hexham et d'York, dont les principaux acteurs, Wilfrid et Acca (+740), comme souvent chez les évêques insulaires, ont des rapports étroits avec le monde monastique. Le premier avait fait venir un maître de chant pour son monastère bénédictin de Ripon, pour lequel il avait entrepris de grands travaux, et où il avait fait exécuter un évangile en lettres d'or, technique importée, elle aussi de Rome, sans doute. Par ailleurs, il constitua une riche bibliothèque et un scriptorium actif à York. Les successeurs de Wilfrid à York furent d'anciens moines de Whitby : Jean de Beverley (686-721), Egbert, un élève de Bède, Aelbert, puis son disciple, le célèbre Alcuin. Quant à Acca, il avait été élevé par Bosa, un moine de Whitby, avant d'être le disciple de Wilfrid. Comme son maître, il constitua une importante bibliothèque à Hexham.

 


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