ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
 

-ABBAYE
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-BIBLIOTHEQUE
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La représentation la plus ancienne de saint
Augustin, sur une fresque du Palais du Latran, venant probablement d'une bibliothèque.
VIe siècle.
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LA CULTURE
MONASTIQUE
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DES ORIGINES
AU
VIe siècle
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L'OCCIDENT (3)

GREGOIRE LE GRAND--------
ESPAGNE et PORTUGAL
PAYS CELTES
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GREGOIRE LE GRAND


Quand Grégoire le Grand accède à la Papauté en 590, Cassiodore disparaît et c'est toujours une grande confusion qui règne dans les milieux monastiques, nous n'y revenons pas. Cela n'empêche pas les bibliothèques de tenter de s'organiser. En Italie, le monastère de Saint-André, fondé par Grégoire vers 570, semble alors être le seul lieu connu d'Italie ou se pratiquent les études religieuses. On ne sait rien de la bibliothèque même du monastère, mais plusieurs indices semblent montrer que Grégoire a réorganisé la bibliothèque pontificale du Latran, dans le "Sancta sanctorum" , transférant sans doute du Clivus Scauri au Latran les livres de la bibliothèque d'Agapet (voir page précédente), et recevant peut-être déjà ceux de la bibliothèque cassiodorienne de Vivarium, cette soudaine richesse expliquerait comment Grégoire parvient à adresser des ouvrages à de nombreuses personnes, qu'elles soient évêques, abbés, reines ou simples laïcs. Par ailleurs, il semble bien que la fresque retrouvée au Palais Pontifical et représentant saint Augustin, provienne d'une bibliothèque.


ESPAGNE -ET- PORTUGAL



Le roi suève Théodemir (Théodemire, Théodomir, Théodomire) et les évêques Martin de Braga (Martín), André (Andrés) et Lucrèce (Lucrecio) au concile de Braga, en l'an 561

En cette fin du VIe siècle, il nous faut nous tourner vers l'Hispania ( Espagne et Portugal actuels) pour trouver des milieux monastiques susceptibles d'offrir à leurs moines des bibliothèques convenablement dotées. Comme ailleurs en Occident, nous trouvons des monastères dont la coutume est ascétique, en Galice, aux Asturies, aux Baléares, par exemple, dont l'influence est d'évidence orientale. Cela n'empêchera pas les grandes villes hispaniques de posséder des monastères plus savants, qui, à l'instar des monastères africains (dont nous avons dit les apports) surtout, ne négligent pas les études profanes, comme nous allons le voir.
 
La première bibliothèque dont nous avons connaissance est celle de Martin de Braga. L'évangélisateur des Suèves avait emporté vers l'Hispanie dans ses bagages des canons grecs qu'il avait fait traduire à ses moines, à qui il fit connaître les oeuvres de Sénèque. Ces ouvrages ont sûrement constitué en partie sa bibliothèque du monastère qu'il fonda à Dumio ou celle de son évêché de Braga.
 

Comme Martin, Donat (Donatus) est aussi un immigré, qui a fui les invasions Maures vers 570 avec ses disciples et s'est réfugié en Espagne à Servitano (Servitanum), quand d'autres allaient à Mérida ou à Valence. Le monastère qu'il fonde à Servitano est compris par les chroniqueurs comme un évènement important. L'abbé Donat est, par ailleurs, considéré par Ildefonse de Tolède, comme le père du monachisme espagnol. Servitanum sera un pôle de culture important en Espagne, avec une bibliothèque qui est constituée dès le départ du nombre important d'ouvrages que Donat a emportés avec lui dans son exil. Nous avions dit l'importance de la vie cultuelle en Afrique à l'époque de Fulgence de Ruspe. Il semblerait que cette activité se soit maintenue dans cette région après les invasions Vandales de la première moitié du Ve siècle, jusqu'aux incursions byzantines.

 
 
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1. Province de Cuenca, carte de 1869.
Les dernières recherches archéologiques montreraient que Servitanum était dans le "Vallejo del Obispo" (Vallée de l'Evêque) à 500 m de la ville d'Ercávica (Ergavica, Arcavica) l'antique capitale romaine de la région d'Alcarria située à 5 km de Cañaveruelas, au Nord-ouest de la province de Cuenca (voir aussi carte romaine).

2. Vestiges d'Ercávica

 
Plus au sud, en Andalousie (la Bétique d'alors) et un peu plus tard, nous possédons quelques informations sur les bibliothèques fréquentées par Isidore de Séville (vers 530-636), qui acquiert ses connaissances littéraires et scientifiques à compter de 578, environ, grâce à la bibliothèque du monastère de Séville, dont l'abbé est alors frère aîné, Léandre. Selon Dom Séjourné, Isidore le remplaça après que Léandre (vers 510-598) fut devenu évêque de Séville. A la porte de sa bibliothèque, on pouvait lire une invite d'Isidore conseillant à ceux qui refusaient de lire les poètes païens, de se tourner vers les poètes chrétiens, Avit (Avitus) ou Sedulius. Le ton est donné et, comme avant lui Tertullien, Augustin, Cassiodore ou Grégoire, Isidore est obligé de tenir compte des partisans de la ligne dure du mouvement, qui refuse toute lecture profane. Par ailleurs, il dit souvent que celle-ci, pour autant qu'elle soit utile au moine expérimenté, doit être éloigné de celui qui n'a pas une foi bien assise : N'oublions pas que le paganisme était encore bien répandu, qu'il est des évêques qui vont éprouver de troublantes sensations au théâtre, que le culte du corps est toujours présent dans les thermes antiques. Par ailleurs, comme Cassiodore ou Augustin, Isidore sait que la bibliothèque ne profitera pas à tous ses moines. La Règle d'Isidore (écrite sans doute pour le monastère de Séville) était ainsi faite pour les adultes comme pour les enfants, les lettrés comme pour les simples (simplices). La lecture est une chose importante, cependant, pour les moines qui veulent comprendre mieux leur foi, pense Isidore. Ce n'est pas un hasard si il inclut dans ses célèbres Etymologies (Etymologiae) un petit traité de "bibliologie", qui parle des bibliothèques et des différents types de livres qu'elle doit contenir.

LES PAYS CELTES


Si on ne connaît certes pas les premières bibliothèques monastiques des îles celtiques, on les devine par la présence des livres en circulation, dès les premières heures du christianisme dans ces régions. En Irlande ou au pays de Galles, les cités sont en fait comme de vastes monastères dirigés par des abbés-évêques la plupart du temps, oscillant entre la vie monacale et la vie publique. Les moines, de même, passent sans y penser de l'école du filid (poète) ou du druide à celle de l'abbé, qui au pays de Galles enseigne les arts libéraux à leurs disciples, comme Cadoc, Samson ou Iltud (Illtyd).

En Irlande, on sait que les premiers évangélisateurs (Palladius, vers 375–457/461), puis Patrick, laissent des livres derrière eux. Ce dernier s'est même vu confier un nombre important de livre par le pape Sixte III (Sixtus, 432-440), pour les emporter en Irlande. Un autre voyage à Rome lui permit plus tard de ramener des livres chez lui, à Armagh et à Tara, où lors d'un incident malheureux, ses livres ont été jetés à l'eau et ont péri. On sait aussi qu'il fit faire des copies de livres bibliques à différents chefs irlandais. Un peu plus tard, c'est chez
Columcille (Colmcille, Columban, Columba) qu'il il y a beaucoup d'activité autour du livre. A Iona, en particulier, dans le monastère qu'il fonda, les moines passaient beaucoup de temps à écrire et à traduire des ouvrages, Columban n'étant pas en reste lui-même écrivant et illuminant des manuscrits, traduisant dit-on trois cents évangiles et psaumes. Les témoignages tendent à montrer que les domaines pratiqués alors par les moines irlandais sont celui des études bibliques et le comput, comme à Bangor (fondée par Finian, ou Finnian, + 549), Clonard (fondée par Congall, + 601), Derry ou Iona (fondées par Colmcille respectivement vers 550 et 563).

L'homonyme du précédent,
Columban (Columba, Colomba) est le grand évangélisateur sur le continent, nous en avons parlé, et sa règle (Columbans Regula coenobialis, regula monachorum, appellation fréquente règles monastiques) ne prévoit pas de temps pour la lecture comme le fait la règle bénédictine. L'étude n'y a pas une place importante, et son auteur s'élève même contre le moine qui préfère le travail intellectuel au travail manuel. Ce trait confirme "l'option" ascétique du message de Columban, qui cite par vingt fois un maître en la matière, Jean Cassien. Cependant, ce trait est à nuancer. Columban avait été élevé à Bangor, un grand centre culturel d'Irlande, où il avait étudié les matières profanes avec son maître Sinilis (Sinneill). Ce n'est donc pas un hasard si son oeuvre est émaillée de citations d'écrivains profanes. D'autre part, la règle colombanienne réclame du moine qui la suit une lecture quotidienne, en plus du jeûne et de la prière : "Ergo quotidie jejunandum est, sicut quotidie orandum est, quotidie laborandum, quotidie est legendum." De "legere", ce legendum (à lire, pour lire) donnera le mot "légende" bien sûr. Lire, mais lire quoi? D'abord la Bible, essentiellement cela, ce qui n'empêche pas Colomban de s'intéresser à l'exégèse.
Si les abbayes colombaniennes du continent, Luxeuil, mais surtout Bobbio ou Saint Gall, acquirent avec le temps de bonnes bibliothèques, elles ne devaient posséder du temps de leur fondateur que des collections essentiellement religieuses constituées, de surcroît, d'un petit nombre d'ouvrages.
 

 


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