ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE
 

-ABBAYE
----- ------ -BIBLIOTHEQUE
 
 Représentation ancienne du
du monastère de Vivarium (origine inconnue)
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LA CULTURE
MONASTIQUE
.
 
DES ORIGINES
AU
VIe siècle
.
 
L'OCCIDENT (2)

CASSIODORE

 


UN PROJET AVORTE

 

 
 
En dehors de l'école napolitaine de Lucullum, dont nous venons de parler, il ne semble pas exister une autre institution de ce genre en Italie au début du VIe siècle ni, sans doute, en Gaule. On ne sait ce qu'est alors devenue, depuis la fin du Ve siècle, la bibliothèque du pape Hilarius (Hilaire), à San Lorenzo in Damaso. Au Latran ou à la Basilique Saint-Pierre, on ne trouverait encore que scrinium ou archivum (pour ces deux mots, voir ABBAYE - SCRIPTORIUM - MENU - Origines).
C'est le constat que durent faire Cassiodore (Flavius Magnus Aurelius Cassiodorus, environ 490-584) et le pape Agapet Ier (Agapit, Agapetus, 535-536) quand ils décidèrent de fonder une école chrétienne à l'image de celle d'Alexandrie autrefois, ou, à leur époque, de l'école de Nisibe, en Perse, fondée vers 457 par l'évêque nestorien de la ville, Barsauma. Cassiodore se sert sûrement de ses qualités et pouvoir d'homme d'état pour établir ce projet d'envergure. Il est alors préfet du prétoire (Prafectus praetorio) au service des rois ariens (il a été conseiller et ami de Théodoric) et brûle sans doute du feu de sa récente conversio (conversion), en 533, à partir de laquelle il s'adonne quotidiennement à la lectio divina. Si le préfet pouvait déjà compter sur la grande bibliothèque qu'Agapet avait bâtie sur le Clivus Scauri, celle-ci ne devait pas couvrir tous les besoins de Cassiodore, cette bibliothèque étant essentiellement ecclésiastique, s'il faut en croire les historiens Henri-Irénée Marrou ou André Van de Vyver.

Vestiges de la bibliothèque d'Agapet sur l'actuelle via di SS. Giovanni e Paolo (rue des saints Jean et Paul), au lieu nommé Clivus Scauri (auj. Clivo di Scauro) sur le Caelius Mons (auj. Monte Celio), à Rome, vers 535.

Malheureusement, à cause des guerres lancées par l'empereur Justinien contre Rome, le projet tournera court. D'une part, Agapet meurt en 536 à Constantinople, où le roi ostrogoth Théodahat l'avait envoyé en ambassadeur. D'autre part, la même année voit la chute de Rome causée par Bélisaire, le brillant général de l'empereur byzantin. Difficile de croire qu'en si peu de temps, la fameuse université a pu voir le jour. Cassiodore lui même nous ôte tout doute à ce sujet, dès la préface (incipit praefatio) de ses Institutiones (Institutiones Divinarum et Sæcularium Litterarum) : "Sed cum per bella feruentia et turbulenta nimis in Italico regno certamina desiderium meum nullatenus ualuisset impleri, (...)" : "suite à la fureur de la guerre et des combats régnant en Italie, mon projet n'a absolument pas pu être mis en oeuvre..."
Ce que Cassiodore n'aura pas pu réaliser d'une manière dans un cadre civil, il le réalisera d'une autre manière dans un cadre monastique, à Vivarium. On imagine mal cette deuxième aventure commencée avant qu'il ne s'exile à Constantinople, en 540, quand Bélisaire s'empare de Ravenne. On pense plutôt que celle-ci débute après son retour d'exil de Constantinople vers 555 (Justinien, par la Pragmatique Sanction, avait autorisé les émigrés italiens à rentrer au pays le 13 août 534).

Avant de parler de la bibliothèque de Vivarium, évoquons en quelques mots les autres bibliothèques monastiques dont nous avons connaissance à cette époque. En Italie toujours, nous savons que l'abbé Florianus, filleul d'Ennode*, et qui était abbé du monastère de Romanum, dans le diocèse de Milan, possédait une riche bibliothèque, dont le poète Arator le félicite de son importance, dans une lettre de 544, par laquelle il lui envoie son poème sur les Actes des Apôtres afin qu'avec sa science, il puisse faire les révisions qui s'imposent. Par ailleurs, nous savons qu'à Lucullanum, le centre d'études fonctionne encore après la mort d'Eugippe : c'est d'elle que sort un manuscrit des Lettres de saint Augustin, recopié par un certain Facistus en 560, ainsi que deux traductions d'Origène et un ouvrage de Rufin que le prêtre Donat révise en 569, et enfin, c'est d'elle que provient certainement l'exemplaire des Excerpta augustiniens d'Eugippe que le notaire de l'église cathédrale de Naples corrige en 582, pendant que les Lombards attaquent sa ville.
 

 
* Ennode : Magnus Felix Ennodius, 474-521, à la fois professeur de rhétorique et évêque de Pavie.


VIVARIUM

 

 
Cassiodore se retire alors de la vie publique et s'installe sur ses terres familiales de Mons Castellum (ou Montis Castelli) à Squillacium (Scolacium), la grecque Skylletion et moderne Squillace, dans la province actuelle de Catanzaro, en Calabre. C'est là qu'il fonde un monastère double, selon l'historien Pierre Courcelle, grand spécialiste de Cassiodore et qui a exploré le site dans les années 1930. La partie la plus connue est le centre d'études de Vivarium (Monasterium Vivariensis ou Vivariense), nom donné à cause des viviers de poissons voulus par Cassiodore au pied du monastère, pour la subsistance de ses moines. Vivarium serait située sur le mons Moscius, alors que l'autre partie, plus cultuelle et érémitique, serait constituée du Monasterium Castellense, sur le Mons Castellum.
 
Se plaignant de ne pas trouver pour ces derniers de maîtres à la hauteur, il veut fonder sa nouvelle entreprise sur une ambitieuse bibliothèque, dont une partie provient de sa bibliothèque personnelle de Rome, en partie détruite par les guerres.

C'est la partie installée à Vivarium qui nous intéresse ici, puisque c'est le monastère d'études de Cassiodore, dont le centre névralgique est le scriptorium et la bibliothèque, dont Courcelle pense qu'elle contenait une centaine d'ouvrages. Cassiodore applique évidemment à Vivarium ce qu'il a vainement tenté de réaliser à Rome, du moins, ce qui lui est possible de faire dans les circonstances que nous avons décrites. Il reprend donc son projet, influencé par les écoles d'Edesse et de Nisibe, qu'il avait visitée, dont un des maîtres, Paul de Nisibe, enseignait l'exégèse et la théologie. Si Cassiodore se passionne pour la première, la deuxième l'intéresse peu, tout comme la philosophie : les traités philosophiques tiennent peu de place dans la bibliothèque de Vivarium et les livres de théologie que l'on y trouve servent surtout au travail d'exégèse. C'est le domaine privilégié de Cassiodore, rappelons-le, et pour la bibliothèque de Vivarium, Cassiodore n'avait pas ménagé ses efforts pour constituer une collection de livres à même d'aider les moines dans ce travail herméneutique. Au livre I des Institutiones, il appelle cette collection celle des "introductores", à savoir les auteurs qui instruisent les règles générales de l'herméneutique. Celle-ci comprenait, entre autres, le De Doctrina Christiana de saint Augustin, les Instituta (Instituta regularia divin legis, vers 542) de Junilius (Junillus, questeur de Justinien, + vers 550), les Liber formularum spiritalis intelligentiæ et (très probablement) Liber instructionum de l'évêque Eucher de Lyon (Eucherius, + vers 450), ce dernier ouvrage se présentant comme un dictionnaire biblique. Une autre collection de la bibliothèque comprenait les "expositores", c'est à dire les commentateurs bibliques, tels Hilaire (à qui un des monastères de Vivarium était dédié), Cyprien (†258), Ambroise (340-397), Jérôme et Augustin.

Allant contre le courant monastique ascétique ambiant que nous avons décrit, Cassiodore n'a pas dû faire admettre facilement à tous ses moines l'idée que la culture profane pût leur être utile : il parle lui-même de leur découragement. C'est pour cela sans doute qu'il éprouve le besoin de l'affirmer à différentes reprises et d'aller dénicher dans la Bible un argument pour le soutenir, comme celui de rappeler que c'est Abraham qui a appris aux Egyptiens l'arithmétique et l'astronomie. Qui sait si de tels propos ont pu suffisamment convaincre les moines de lire les livres profanes de sa bibliothèque, et surtout le deuxième livre de ses Institutiones, qui expose les sept arts libéraux. On ne sait à quel point ce que Cassiodore a sauvé de la culture classique, mais il paraît évident qu'il y a contribué. Très rares devaient alors être les monastères à posséder, comme Vivarium, des ouvrages de Sophocle, Théodoret ou Sozomen*. A noter que Cassiodore ne le fait pas de manière classique, puisqu'il est le premier à les séparer en deux groupes : littéraire et scientifique. Ce qui a dû rebuter le plus ses moines est sa passion pour la rhétorique. En dépit de sa conversion, Cassiodore, en lettré formé au études classiques, n'a pas perdu de son amour pour les figures de réthorique ou de style : Il décortique ainsi les Psaumes, pour montrer qu'on y trouve le syllogisme, l'anaphore, l'anastrophe, l'épidiorthose, la synérèse, le synathroïsme, etc... Plus inattendu, il s'appuie sur le commentaire des Psaumes pour définir la ligne et le point, différencier la sensation de la connaissance en géométrie, transformant son commentaire en traité élémentaire en la matière, ce qu'il fait aussi, par ailleurs, pour les autres disciplines.

*
Sozomen (Salamanes Hermeias Sozomenus, Hermias Salamanes ou Salaminius Sozomenus,
+ 447/448). Historien originaire de Gaza en Palestine. Devient advocatus à Constantinople vers 440, date à laquelle il commence à écrire son ouvrage principal : Historia Ecclesiastica, inspiré (certains disent plagié) de l'oeuvre homonyme de l'historien byzantin Socrates Scholasticus, contemporain de Sozomen.


Il est difficile de dire si le monastère de Vivarium est resté longtemps un centre d'études. Sa dynamique fut celle de son concepteur, qui réclamait de ses moines (alors qu'il ne l'était pas) un effort qu'ils n'étaient pas toujours capables de fournir, à une époque de misère intellectuelle et spirituelle : Depuis les Goths et surtout, les Lombards, qui envahissent l'Italie dès 590, la vie monastique est précaire, des moines retournent à la cléricature sans autorisation, prennent femmes (situation équivalente chez les moniales), achètent des biens, etc... Le décès de Cassiodore a dû stopper net ce mouvement à contre-courant, et ce n'est pas parce que, huit ans après sa disparition, une délégation de moines est reçu par le pape Grégoire en raison d'un différend avec l'évêque de Squillace, que nous devons prétendre que le centre de Vivarium est encore aussi actif. Bien entendu, la bibliothèque de Cassiodore n'a pas disparu avec lui. On sait qu'elle fut plus tard dispersée et qu'elle contribua au développement de la culture occidentale.

 

 
 
 

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