ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

--------------ABBAYE----------------------

 
 
Hrotsvita
(Hrotsvit, Roswita, Hroswitha,
vers 935-975)
et
les Ottoniens


Le texte ci-dessous a été intégralement extrait de l'excellent article sur trois femmes du moyen-âge de Laurence MOULINIER : H comme Histoire : Hrotsvita, Hildegarde et Herrade, trois récits de fondation au féminin, paru dans la revue CLIO, N° 2-1995 - Femmes et Religions et publié en ligne à l'adresse suivante :

http://clio.revues.org/document489.html?format=print


"Célèbre de longue date aux États-Unis au point d'avoir suscité la naissance d'un club portant son nom (« The Hroswitha Club », fondé en 1944 à New York par Robert Herndon Fife) et de se tailler la part du lion dans un roman pourtant hautement comique écrit dans les années 60 par John Kennedy Toole (3), Hrotsvita de Gandersheim est en passe de le devenir en France : Patrick Corbet lui a fait une belle place dans son étude sur les saints ottoniens (4), Ferruccio Bertini lui a consacré un essai dans Medioevo al femminile (traduit en français en 1991 sous le titre de La vie quotidienne des femmes au Moyen Age), et Monique Goullet a donné une édition critique et une nouvelle traduction de ses drames dans sa thèse, soutenue en 1993 et sur le point d'être publiée.

Hrotsvita, probablement née entre 930 et 935 et encore en vie en 973, sans qu'on sache au juste la date de sa mort, n'était pas tout à fait une nonne, en tout cas certainement pas une nonne cloîtrée (5). Si la règle bénédictine était observée à l'abbaye saxonne de Gandersheim où elle vécut, le régime était mixte. D'authentiques moniales - qui en 973 furent transférées à Notre-Dame de Gandersheim, la maison-mère devenant alors exclusivement un couvent de chanoinesses (6 )- y cohabitaient avec des chanoinesses, et ces dernières, qui n'étaient pas astreintes au vœu de pauvreté, non seulement pouvaient disposer de livres et de serviteurs et recevoir des hôtes, mais jouissaient plus généralement d'une relative autonomie (7), y compris de mouvement : Hrotsvita aurait pu ainsi recevoir sa formation intellectuelle impeccable (8) aux côtés de Bruno, frère du roi et archevêque de Cologne, lui-même très cultivé, sous la férule de Rathier de Vérone, présent à la cour en 952 (9). Autant de facteurs qui favorisèrent grandement l'activité littéraire de Hrotsvita, élève particulièrement douée de l'abbesse Richarde, qui lui enseigna sans doute les disciplines du quadrivium, et surtout de Gerberge (940-1001), fille du duc Henri de Bavière et nièce d'Otton Ier. Succédant à Richarde à la tête de l'établissement, elle initia Hrotsvita au trivium et encouragea sa vocation littéraire en lui commandant notamment (la demande émanait également de Guillaume, archevêque de Mayence et fils naturel d'Otton) les Gesta Oddonis (10), récit des hauts faits d'Otton Ier et plus largement long poème épique (965-968) à la gloire de la dynastie nouvellement installée qui devait s'éteindre en 1024.

L'établissement était étroitement lié aux Ottoniens. Il s'agissait d'une abbaye libre, responsable devant le souverain plutôt que devant l'Église, et à laquelle Otton Ier avait concédé en 947 le droit d'avoir sa cour, son armée et sa monnaie. Les membres de la dynastie saxonne faisaient donc figure de protecteurs de la collectivité religieuse tant sur le plan temporel que sur le plan spirituel, et, comme l'écrit K. M. Wilson, après avoir évoqué les Ottoniens en tant que « secular rulers » dans ses Gesta, Hrotsvita s'attacha à les présenter comme des « religious rulers », « benefactors » dans ses Primordia coenobii Gandeshemensis.

Composée vers 970, cette œuvre qui retrace les débuts de Gandersheim sur près de six cents hexamètres dactyliques (la dernière partie de la péroraison manque) est la dernière qui nous soit connue de Hrotsvita, et ses Primordia font d'elle, d'après M. Goullet, « le seul auteur féminin du haut Moyen Age à avoir écrit l'histoire de son abbaye » (11), de sa fondation jusqu'à la mort de l'abbesse Christine en 919.

Fondé en 852, c'est le plus ancien établissement monastique institué par la noblesse saxonne, à savoir la famille comtale puis ducale des Liudolfing, et Hrotsvita fait rejaillir le mérite de cette fondation sur Otton lui-même, dans les premiers vers de son poème : « Voici que l'humble dévotion de mon faible talent brûle de chanter les origines de l'heureuse abbaye de Gandersheim, que fondèrent avec un zèle sans relâche les puissants ducs de Saxe, Liudolf le grand et son glorieux fils Otton, qui en acheva la construction »(12). Liudolf, dux orientalium saxonum, était l'époux d'Oda, elle-même fille d'un chef franc, Billung, et d'Aeda, remarquable par sa piété. De fait, c'est suite à une apparition de saint Jean-Baptiste à cette dévote femme que fut décidée la fondation : le saint ayant promis à Aeda que la fondation d'une abbaye de vierges garantirait à sa descendance la gloire suprême, Oda hâta l'exécution de ce vœu et plaça à la tête du nouvel établissement, d'abord provisoirement installé à Brunshausen, sa fille Hathumoda, qui le dirigea de 852 à 874 ; seules les filles nobles y étaient admises et deux autres filles des fondateurs succèderont à Hathumoda dans cette charge, Gerberge I de 874 à 896 et Christine de 896 à 919.

Comme les Gesta auxquels il fait d'ailleurs explicitement référence, cet écrit se présente donc comme une œuvre au service d'une stratégie hagiographique familiale. Les topoi n'y manquent pas, mais le rôle qui y est dévolu aux femmes est particulièrement original. On rangera ainsi parmi les passages obligés du récit de fondation le choix du lieu, désigné par un signe divin d'une lumière mystérieuse ou l'aspect inhospitalier de cet endroit, que Hrotsvita décrit comme une forêt véritable refuge de monstres (13). Mais le relief que prennent les figures féminines dans ces Primordia (comme d'ailleurs dans les Gesta) est tout à fait remarquable : ce sont les femmes qui ont l'initiative du processus de fondation, Aeda, la Stammutter de la dynastie, n'est pas sans ressembler à Marie avec l'annonce qui lui est faite par saint Jean-Baptiste comme l'a souligné M. Goullet (14) et enfin Oda, sa fille, morte à 107 ans (longévité qui dut accroître son prestige selon P. Corbet) est la véritable héroïne de ces Primordia.

Le caractère presque exclusivement féminin de la sainteté ottonienne a été trop bien mis en évidence par P. Corbet pour qu'on y insiste. Soulignons plutôt la multiplicité des fonctions du récit de fondation que proposent les Primordia de Hrotsvita. Il a tout d'abord un rôle quasi mythologique, et tend à prouver l'origine divine du pouvoir impérial des Ottoniens par la mention de la promesse de saint Jean-Baptiste à Aeda. La fonction politique du récit en découle et, en montrant que le succès de la dynastie est la récompense de la piété d'Aeda, puis du soutien accordé par ses descendants au monastère, Hrotsvita légitime une nouvelle fois le règne des Ottoniens. Ce caractère partisan des Primordia expliquerait-il leur faible diffusion ? Anne Lynn Haight estime à 5 seulement le nombre de manuscrits perdus de cette œuvre, dont il ne reste au demeurant aujourd'hui aucun manuscrit ancien (15) et il n'est pas certain que ce texte ait été connu au-delà des toutes premières années du XIe siècle, et donc de l'extinction des Ottoniens. À moins que le fort ancrage local de ce récit n'ait guère intéressé les copistes ? Sa fonction politique évidente se double en effet d'autres intentions : comme le rappelle M. Goullet, l'écriture des débuts de Gandersheim, établissement religieux, mais aussi seigneurie protégée par l'empereur, devait servir à affirmer l'identité de la communauté religieuse qui y était rassemblée, « en lui donnant des protecteurs sur le plan spirituel comme sur le plan temporel » (16). En les lui donnant ou en cherchant à les lui redonner ? Il n'est pas exclu en effet que la composition des Primordia, et même des Gesta Oddonis, puisse aussi s'expliquer par la volonté de rappeler à leurs devoirs envers la communauté de Gandersheim les Ottoniens qui la délaissaient quelque peu au profit de leur nouvelle fondation de Quedlinburg, autre Familienkloster devant son origine aux efforts conjoints de Henri Ier et Mathilde - hypothèse que corroborerait le fait que Hrotsvita consacre une large place à Edith et Adélaïde, les deux femmes d'Otton Ier, contre trois vers seulement à Mathilde dans ses Gesta Oddonis.

Panégyrique, critique voilée ou récit des origines permettant à une religieuse d'affirmer l'identité de sa communauté et par là-même la sienne propre - Hrotsvita mentionne son propre nom dans sa version latine, clamor (hruot) validus (suid) (17), pas moins de six fois dans l'ensemble de son œuvre - l'histoire des débuts du monastère de Gandersheim est donc susceptible de plus d'une lecture, mais il reste fondamental qu'il ait été écrit par une femme : « il témoigne de la conscience familiale et politique à laquelle avaient accédé les nobles saxonnes du haut Moyen Age » (18)."

NOTES

"3 J. K. Toole († 1969), La conjuration des imbéciles, Paris, 1981 pour la traduction française.
4 Corbet 1986 : ch. III.
5 Cf. Dronke 1984 : 55-83.
6 Cf. Goullet 1993 : 27.
7 Parisse 1983 : 214.
8 Son drame Pafnutius montre par exemple clairement qu'elle n'ignorait ni la dialectique ni Boèce, cf. Riché 1979 : 263 et 275.
9 K. M. Wilson 1988 : 150.
10 Voir la préface de l'œuvre : « Gerberge, illustre abbesse, vénérable pour sa haute vertu autant que pour l'éclat de sa royale noblesse, Hrotsvita de Gandersheim, la dernière des dernières qui servent sous votre commandement, vous salue comme une servante doit saluer sa maîtresse. Madame, vous dont l'esprit respendit d'innombrables rayons de sagesse, veuille votre Grâce ne pas répugner à la lecture d'un ouvrage dont elle sait qu'il fut écrit sur son ordre » (traduction de Monique Goullet, que je remercie chaudement de m'avoir communiqué ses travaux).
11 Goullet 1994 : 11.
12 Traduction encore inédite de Monique Goullet, qui a eu la gentillesse de me la communiquer.
13 Goullet 1994 : 14 : « Ayant fait tailler les arbres et débroussailler l'endroit, il ordonna qu'on nettoyât la vallée ; et il rendit propre aux louanges divines ce lieu boisé, rempli de faunes et de monstres ».
14 Ibidem.
15 Haight 1965 : 12 ss.
16 Goullet 1994 : 15.
17 Le véritable sens de son nom ne fut découvert qu'en 1838 par Jacob Grimm ; on peut le comprendre comme « voix forte » mais aussi « solide renommée », fama valida ; cf. K. M. Wilson 1988 : 145.
18 Goullet 1994 : 17."

 
Sources :
http://clio.revues.org/document489.html?format=print
 

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