ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

-ABBAYE
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-CLUNY
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L' abbatiat d'Hugues de Semur (2)
(1049-1109)


 


Vers 13 ans (1037), Hugues de Semur entre à l'abbaye Saint-Marcel de Chalon. Il avait à peine quinze ans quand il intégra la communauté des chanoines de Saint-Etienne d'Auxerre. Il entre ensuite à Cluny, vite remarqué par Odilon pour son intelligence, qui le nomme grand prieur. A vingt ans (1044), Hugues est ordonné prêtre. A la mort d'Odilon, et à l'unanimité, les moines de Cluny l'élirent pour abbé et, pour la première fois de l'histoire de Cluny, ce dernier ne fut pas désigné du vivant de son prédécesseur. Hugues a 25 ans. Il va tenir les rênes de l'abbaye de Cluny pendant 60 ans.

L'abbatiat d'Hugues de Semur est sans aucun doute marqué par la collusion du temporel et du spirituel. L'abbé de Cluny, en effet, fera beaucoup de va-et-vient, nous le verrons, entre les sphères politiques et les sphères ecclésiales. Dès l'année de son élection, en 1049, Hugues va participer au grand concile de Reims, dirigé par Bruno (ou Brunon) de Toul, devenu le pape Léon IX 1(1049-1054), qui initie ce qu'on appellera la réforme grégorienne, du nom de son successeur, Grégoire VII (1073-1085).
 

En même temps qu'il prend part aux réformes, Hugues renforce les liens existants entre l'abbaye de Cluny et sa famille seigneuriale, l'aristocratie Brionnaise et Charolaise en particulier. Le prosélytisme familial entraînera de nombreux membres de famille à se retirer au couvent en donnant à Cluny des biens assez considérables. C'est ainsi qu'autour de 1054/1055, Geoffroy II, frère d'Hugues, offrira à Cluny la terre de Marcigny, non loin de Semur-en-Brionnais, pour y fonder un monastère de "dames nobles", où beaucoup de femmes de la famille y prirent le voile. En fait, le prieuré de Marcigny sera une espèce de monastère double, accueillant deux communautés en son sein, l'une composée d'hommes, l'autre de femmes, ce qui n'était pas très courant. Dix-huit couvents de moniales seront ainsi fondés par la congrégation clunisienne, jusqu'à ce que le pape Hugues V (1199-1207) décide ne ne plus autoriser les nonnes à entrer à Cluny.

Plan détaillé du prieuré de Marcigny en 1768 (archives départementales de Mâcon, Q381)

 
Hermangarde de Semur, soeur de saint Hugues, en fut la première prieure, alors que leur mère, Aremburge de Vergy, y vécut comme simple religieuse. "Par la suite, beaucoup de familles célèbres y envoyèrent certaines des leurs : Adèle d'Angleterre, fille de Guillaume le Conquérant (en 1095), sainte Véraise et sainte Frédoline, filles de rois d'Espagne (vers 1130), Mathilde de Boulogne, femme d'Etienne de Blois, roi d'Angleterre, Raingarde de Semur (veuve de Maurice-Pierre de Montboissier, nièce de saint Hugues et mère de Pierre le Vénérable), la soeur de saint Anselme de Cantorbéry."
texte extrait de la page web : http://fsc.cluny.free.fr/sites/marcigny1.htm

Hugues doit aussi, comme ses prédécesseurs, défendre l'abbaye de Cluny de la rapacité des puissants :
"En août 1063, un concile extraordinaire se tient encore à Chalon. Son objectif est de traiter la plainte des moines de Cluny pour l'empiétement de leurs libertés par l'évêque de Mâcon. Ce concile s'ouvre sous la présidence de Pierre Damien, évêque d'Ostie, mais surtout légat du pape. Parmi les évêques on trouve Aganon d'Autun, Achard de Chalon, Drogon de Mâcon, Hugues de Nevers, Geoffroi d'Auxerre, mais aussi l'archevêque Hugues de Besançon et l'abbé Hugues de Cluny. Le légat rappelle les textes de fondation de Cluny, qui sont reconnus par l'assemblée, et Drogon ne peut que s'incliner : Cluny dépend du Saint-Siège et non pas de l'évêché de Mâcon."

texte extrait de la page web : http://gilles.maillet.free.fr/histoire/recit/recit_comte_chalon.htm
C'est ainsi que, prévenant les agressions, les empiètements de pouvoir, les abbés demandent régulièrement au pape de renouveler les privilèges d'exemption. Pour Cluny, par exemple, après Léon IX en 1049, ce sera le fait du pape Victor II en 1055, Etienne II en 1058, Alexandre II en 1063, Grégoire VII en 1076 et 1080 et Urbain II (lui-même Grand prieur à Cluny) en 1098 (voir le texte du privilège d'Urbain II). Après le concile de Clermont , le pape s'arrêtera à Cluny le 25 octobre 1095, pour consacrer l'autel de la nouvelle abbatiale, que nous appelons Cluny III. Par un acte solennel de la même année, le pontife étend les limites de l'exemption clunisienne aux chapelles et aux paroisses avoisinantes, appartenant à l'abbaye : c'est ce qu'on appelle "le ban sacré de Cluny". Son successeur, Pascal II, lui aussi très attaché au monachisme, fêtera Noël à Cluny en 1106.

Au moment où Hildebrand (le futur Grégoire VII) visite Hugues à Cluny en 1056, lors d'une légation française, l'abbé de Cluny ne sait pas encore qu'il accompagnera Hildebrand à Rome et qu'il sera fait légat à son tour : voir la réforme grégorienne.

Par ailleurs, Hugues s'entend très bien avec l'empereur germanique Henri III, ce qui lui vaut d'être le parrain de son fils, le futur Henri IV. Cette proximité lui permettra d'être en quelque sorte l'arbitre entre le pape et l'empereur lors de la querelle des investitures. De plus, elle permettra que quelques monastères germaniques adoptent les coutumes clunisiennes, quand bien même la Germanie reste peu perméable à l'influence de Cluny, à l'exception des régions proches de la Francie, où l'on pourra noter des influences certaines : à Hirsau, Reichenau ou Corvey.

En France, Hugues se voit confier par Philippe Ier, roi de France (1053-1108), la collégiale de Saint-Martin-des-Champs, qu'Hugues transforme en prieuré. Par cet intermédiaire, mais aussi celui de la Charité-sur-Loire, Cluny étendra son influence dans le Bassin Parisien et même en Angleterre, où Guillaume le Conquérant, de son côté, aidera a cette implantation, ainsi qu'Henri Ier, qui aurait aidé à la construction de Cluny III. Lewes est fondée en 1077, puis Bermondsey, Castelacre, Pontefracft, etc...

En Italie, une poussée de l'influence de Cluny se ferait sentir dès 1070, en Lombardie, avec Saint-Benoît du Pô, Pontida. Rappelons que la réforme clunisienne avait touché l'Italie depuis longtemps, nous rappelerons simplement que la grande abbaye de Farfa avait été réformée par Odon en 942.

En Espagne, Hugues de Semur appuie la reconquête (Reconquista) de l'Espagne (occupée depuis 753 par les musulman), menée en son temps par Alphonse VI de Castille. A l'inverse, Alphonse VI était très attaché au développement de Cluny. Il fit de nombreux cadeaux à l'abbaye et, vers 1077, il lui alloua une rente annuelle de 100.000 deniers clunisiens, richesses ponctionnées sur le butin pris aux musulmans pendant la bataille de reconquête. Cette rente fut très utile à la construction de l'abbatiale de Cluny III. Notons que c'est le père d'Alphonse, Ferdinand de Castille, qui prit le premier l'engagement de verser à Cluny mille pièces d'or, nommées "mancus". Son fils doublera la mise !

Les fondations clunisiennes se multiplient en Espagne, surtout en Castille. Citons Santa María de Nájera,(1051), Palencia (1073) Villaverde (1075), Carrion (San Zoilo de Carrión de los Condes, 1076) ou encore Rates (1100) ou San Pedro de Camprodón :
"Alphonse VI de Castille donne à Cluny le monastère de Najera, puis celui de Sainte-Colombe de Burgos, de Sainte-Isidore de Palencia, de Sahagun, l’un des hauts lieux de la chrétienté ibérique. Il y eut ensuite un répit à la mort d’Alphonse VI. Sa fille Urraca avait été mariée, après la mort de son premier mari Raymond de Bourgogne, avec Alphonse le Batailleur, Alphonse Ier, le roi d’Aragon. Or c’était un mariage politique, destiné à unifier les forces de la Castille et de l’Aragon. Très vite, les époux entrent en conflit, soutenus chacun par leurs propres sujets. Pendant cette période, Alphonse le Batailleur ne manifeste aucune libéralité vis-à-vis de Cluny. À l’inverse, son ancienne épouse, Urraca, donne un certain nombre de monastères à Cluny.
Les prélats de Compostelle, de Braga, d’Orense entretiennent des relations étroites avec Cluny. Le grand évêque puis archevêque de Compostelle, Diego Gelmirez, devra même la montée en puissance de son siège métropolitain à ces relations privilégiées avec les Clunisiens, et notamment avec le futur pape Calixte II. D’autres églises sont ainsi octroyées à Cluny : Fromista, Villafranca del Bierzo, San Miguel de la Escalada.(...) Hugues de Semur, le grand abbé de Cluny, effectue deux voyages en Espagne, en 1072 et 1080, sans passer par Compostelle."

Notons enfin quelques particularités de l'abbatiat d'Hugues de Semur :
- Il décida que tous les novices devaient prononcer leurs voeux à Cluny.
- Il réduisit sensiblement le nombre des oblats.
- A contrario, les domestiques et les tenanciers grossirent en nombre, à cause de l'orientation de plus en plus spirituelle de l'activité monastique, alors que le travail manuel ne représenta plus pour les moines de Cluny qu'une portion congrue de leur quotidien.
- L'abbé de Cluny prenait régulièrement l'avis de douze frères âgés et expérimentés.
- Renforcement du rôle des prieurs (grand prieur et prieur claustral), dû en particulier à l'éloignement fréquent de l'abbé de la maison mère de Cluny, en raison de l'organisation de tous les établissements monastiques de l'ordre.

Vous aurez noté que nombre d'établissements clunisiens sont des prieurés. En effet, le prieuré est à cette époque le type de couvent le plus répandu. Cependant, il existe aussi de véritables abbayes dépendant de la maison-mère de Cluny. Ces établissements se devaient de payer un cens annuel au chef d'ordre (en l'occurrence, l'abbaye de Cluny), revenus non négligeables, quand on pense, par exemple, que la Provence payait un cens annuel de 50 livres. Jusqu'en 1100, les relations ne seront pas toujours aisées entre les maisons-filles et la maison-mère, basées avant cette date plutôt sur la personnalité et les relations de confiances de l'abbé que sur une juridiction bien établie. Ajoutons que les abbayes qui souhaitaient être réformées bénéficiaient du statut d'abbayes d'obédience, qui étaient seulement 9 en 1076 et passèrent à 12 en 1100, puis 15 en 1109, date de la mort d'Hugues de Semur. Tous les établissements clunisiens n'acceptaient pas de la même manière l'autorité de l''abbé de Cluny, qui avait cependant des droits de visite et de confirmation d'élection abbatiale. Du XIe au XIIIe siècles, on peut même parler de rébellion à la soumission de "l'archiabbé" de Cluny, de la part d'abbayes dont l'autorité et le prestige amènent à remettre en question la prééminence de Cluny, comme Saint-Gilles du Gard, Vézelay ou encore Baume-les-Messieurs. D'autres monastères préféraient pour cela participer aux réformes et aux coutumes de Cluny sans se placer sous son autorité : ce qont des abbayes d'observance ou affiliées. Telles sont les abbayes de Saint-Denis, Marmoutiers, Fleury-sur-Loire, Saint-Paul de Rome, Saint-Bénigne de Dijon, Farfa en Italie, etc...

La fin de l'abbatiat d'Hugues de Semur est une période un peu difficile pour l'abbaye de Cluny, mais Hugues a une bonne recette pour mettre un baume sur les soucis de son coeur : il se retire fréquemment dans la chapelle privée qu'il a fait construire, pour se resourcer : c'est la Chapelle-aux-moines de Berzé-la-Ville. Vers 1080, Cluny entra dans le système de circulation monétaire, ce qui fit apparaître les énormes besoins budgétaires de l'abbaye : travaux d'aménagement, de réfection, frais de personnel rémunéré, dû à l'improductivité des moines, tournés vers la prière. De plus, l'apparition de nombreuses formes de monachisme, que nous allons bientôt étudier, la querelle des Investitures, associée à celle d'avec l'épiscopat, qui gagne quelques batailles de prééminence en cette fin du XIe siècle :
- 1089 : Urbain II (1042 - 1099, pape en 1088) décide que nul abbé ne peut recevoir d'église sans autorisation de son évêque, et que nul laïc ne peut donner de dîme à un monastère.
- 1094 : Le pape interdit aux moines de servir des églises paroissiales.
- 1097 : Le pontife décide que tout desservant nommé par un abbé reste dans la juridiction de son évêque.

Tout cela, en cette fin du XIe siècle, éclipse quelque peu la prééminence des moines sur l'Eglise, et tout particulièrement de l'abbaye de Cluny.

 

NOTE

1. A cette occasion, Léon IX confirmera par ailleurs le privilège d'exemption dont Cluny jouissait depuis 1024.

 
 
Sources :

L'abbaye de Cluny, Centre de l'Occident médiéval, de Dominique Vingtain, aux éditions du patrimoine, 1998.
Les ordres monastiques et religieux au moyen-âge, de Marcel Pacaut, collection fac histoire, aux éditions Nathan Université

http://perso.wanadoo.fr/j-b-histoire/histoire-medievale/cluny4.html
http://www.eleves.ens.fr/home/mlnguyen/hist/vierel2.html#RG
http://fabien.vinciguerra.9online.fr/med_mom_greg.htm
http://perso.wanadoo.fr/j-b-histoire/histoire-medievale/cluny4.html
 

 

 
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