ENCYCLOPEDIE -DE--LA--LANGUE -FRANCAISE

-ABBAYE
  -CLUNY
 
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--Les abbatiats
d'Aymard et de Maïeul--
--(942-954)--------(954-994)

 

Fresque de la Chapelle des Moines, à Berzé-la-Ville (Mâconnais). Illustration supposée de Saint Mayeul, XIIe

 


 

AYMARD
(ou Heimard, Aymardus ou Heymardus en latin, 910 - 5 octobre 965)
 
 

"Après sa mort il eut comme successeur Heimard, homme simple, qui sans avoir sa grande réputation, se montra un gardien de l'observance monastique à la hauteur de la tâche". Raoul Glaber évoque ainsi le troisième abbé de Cluny qui a dû mal à se faire une place dans l'histoire de l'abbaye, car pris "en sandwiche" entre deux personnages, Odon et Mayeul, qui ont laissé une image marquante dans les esprits.

A la décharge d'Aymard, son très bref abbatiat n'a pas pu lui donner les moyens de travailler dans la durée : Il débuta à la mort d'Odon, en 942 et, pour raison de maladie et de cécité, il se termina dans les faits en 948, puisqu'il confia les rênes du couvent à Maïeul (ou Mayeul), pour raison de maladie et de cécité, ne cédant son titre qu'en 954, une dizaine d'années avant sa mort, pendant lesquelles, de ci de là, apparaît encore son nom. D'autre part, ses dispositions intellectuelles étaient peut-être de nature plus modeste que certains de ses brillants confrères. Cependant, il est indéniable qu'Aymard a poursuivi, à sa mesure, l'œuvre de son prédécesseur. Tout d'abord, l'acte relatif à la prise de succession de Maïeul sera confirmé par 132 moines rassemblés à l'occasion de sa signature. Il ne peut s'agir uniquement de la communauté de Cluny, ne réunissant alors qu'une cinquantaine de moines, mais plutôt d'une assemblée monastique qui préfigure l'Ecclesia Cluniacensis, limitée peut-être ici aux communautés très proches de Cluny : Charlieu*, Romainmôtier, Sauxillanges, à qui Aymard envoya plusieurs moines, mais aussi, dans le Gard, à Pont Saint-Esprit, où l'archevêque d'Uzès cède, en août 948 à la toute jeune abbaye de Cluny** ses biens situés au nord de l'Uzège. Une communauté s'établit à Pont-Saint-Esprit en 952. Les prieurs, seigneurs du lieu, construisent l'église Saint-Pierre, rebâtissent Saint-Saturnin et favorisent la construction du pont du Saint-Esprit. La construction des bâtiments conventuels aurait débuté vers 1045, mais l'église, seul vestige connu, date du XIIe siècle. Ce fait indique bien le rôle fédérateur qu'a pu continuer de jouer l'abbé Aymard.
Enfin, et surtout, Aymard a sensiblement augmenté le temporel du monastère. N'oublions pas qu'Odon avait obtenu environ quatre-vingts donations en trente-trois ans, alors qu'en six petites années, son successeur en obtenait pas moins de deux cent soixante-douze ! Ceci grâce aux relations qu'il entreprit et approfondit avec de grandes familles du Mâconnais, du Charolais et de la Bresse, desquelles il reçut des paroisses et des dîmes autour de Cluny : Chardonnay, Prissé, La Vineuse, Sologny, Taizé, Davaillé, etc...

* "Le monastère, appelé "Carus locus", fut fondé peu avant 876 par l'évêque Robert de Valence et son frère Édouard. Un acte pontifical de l'an 932 témoigne de sa soumission à l'abbaye de Cluny, due à l'initiative du comte Hugues d'Arles et de Vienne, qui faisait partie de l'entourage de la famille royale de Bourgogne, elle-même étroitement liée à l'abbé de Cluny, Odon (927-942). Malgré la taille du couvent, qui comptait plus de 30 moines, et sa prospérité qui ressort des rapports de visites, Charlieu eut un rôle plutôt modeste au sein de l'ordre clunisien, et n'eut jamais plus qu'une portée régionale."

texte extrait de la page web : http://www.uni-muenster.de/Fruehmittelalter/Projekte/Cluny/BiblClun/darch275.htm

** "(...) Une communauté s'établit à Pont-Saint-Esprit en 952. Les prieurs, seigneurs du lieu, construisent l'église Saint-Pierre, rebâtissent Saint-Saturnin et favorisent la construction du pont du Saint-Esprit. La construction des bâtiments conventuels aurait débuté vers 1045." texte extrait de la page web : http://fsc.cluny.free.fr/sites/pont1.htm

 
MAÏEUL (ou Mayeul, Mayol, Maiolus en latin, 910 - 11 mai 994)-------
 

Né à Valensoles, en Provence orientale, son père, Fouquier de Valensoles était un grand propriétaire terrien et sa mère, Raymonde était de la lignée des Aubry, ayant compté en son sein plusieurs vicomtes et comtes, de Narbonne vers 870 et de Mâcon au Xe siècle. Les incursions sarrasines obligent les parents du petit Maïeul à s'exiler et ils finissent par s'installer à Mâcon vers 918. L'éducation de leur fils commence dans une l'école canoniale de Lyon, après quoi celui-ci deviendra chanoine, puis archidiacre, à la cathédrale Saint-Vincent-de-Mâcon. Il aurait étudié aussi au monastère de l'Ile-Barbe, sur la Saône, au nord de Lyon. Maïeul refusera la tête de l'archevêché de Besançon avant de prononcer ses vœux à Cluny vers 943-944, où l'abbé Aymard lui aurait confié en premier lieu la charge d'armarius (bibliothécaire, chef du scriptorium), puis celle d'archiviste, et enfin, celle d'apocrisiaire, avant de lui confier la tête du monastère, dans les conditions énoncées plus haut, en 954. L'année d'après, Mayeul entreprend des travaux dont la seconde abbatiale (Saint-Pierre-le-Vieil, dit Cluny II par les archéologues, dédicacée le 14 février 981), commencée par l'abbé Aymar. L'église a aujourd'hui disparu, et c'est au coutumier de Farfa, abbaye voisine de Rome, que nous devons sa description ainsi que celle des bâtiments conventuels qui furent construits simultanément.

Les pèlerins se faisant de plus en plus nombreux, la communauté des moines augmentant sans cesse, on décida de construire une église bien plus grande (de trois fois, probablement). Elle ne sera terminée qu'à l'abbatiat suivant et on ne sait exactement le rôle que tint Maïeul dans son élévation. En tout cas, en 955, l'abbaye de Cluny n'est plus un simple monastère mais on la dit "monastère, bourg et place forte" (castrum). C'est un espace fortifié, avec ses bourgeois, son domaine foncier, défendue en ces périodes troublées par des seigneurs alliés, qui sont en amitié avec la communauté monastique.

Les dix premières années de son abbatiat, Maïeul cherche plutôt à affermir les fondations de la maison clunisienne, qu'à la développer. Il manifesta un grand intérêt pour la gestion du temporel, ce qui lui donna sans doute bien du travail, quand on sait que le nombre de donations à Cluny sous son abbatiat s'élève à environ 900 ! Ce sont des villages, des droits et revenus paroissiaux, des dîmes, etc... provenant non seulement des environs de Cluny, mais aussi de la Loire, du Bourbonnais, du Nivernais, des vallées de la Saône et du Rhône, par exemple. Cela montre à quel point l'abbé avait dû enrichir et approfondir les relations privilégiées entretenues par ses prédécesseurs avec la haute aristocratie. Vers 960-965, l'abbé de Cluny commença de diffuser la réforme clunisienne en différentes régions, Bourgogne, Provence et Italie, surtout. Il agit avec le précieux appui de l'impératrice Adélaïde, la sœur du roi de Bourgogne, Conrad le Pacifique (937-993), et de son illustre époux, l'empereur de Germanie Otton 1er, dit Otton le Grand (912-973), couronnés en 962 à Rome. L'abbé de Cluny sera l'ami et le conseiller de leurs fils et petit-fils, Othon II (955-983) et Othon III (980-1003). Ils confient à Maïeul la réforme des monastères italiens de l'Empire : en premier lieu ceux de Pavie (Sainte-Marie, Saint-Sauveur, Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or), cité dont il fit un centre important du monachisme clunisien, qui s'élargit ensuite à Payerne, Ravenne (Saint-Apollinaire-in-Classe) et Parme. Si les souverains ottoniens jouent un rôle majeur dans la réforme clunisienne, il ne faut pas oublier pour autant les autres sphères aristocratiques qui ont tissé des liens avec Maïeul et qui suscitent des dons, des réformes, et partant, d'inlassables voyages pour l'infatigable abbé : Hugues Capet, son frère Henri, le duc de Bourgogne (réforme de Saint-Germain d'Auxerre), les comtes de Paris et de Blois, successivement Bouchard et Eudes, qui lui confient la réforme des monastères de Saint-Maur-des-Fossés et de Marmoutier. Gerbert d'Aurillac, avec qui il entretient des rapports d'amitié et qui deviendra pape sous le nom de Sylvestre II, le grand réformateur Guillaume de Volpiano, qu'il remarque en Italie et ramène à Cluny, Guillaume II de Provence (réforme de l'abbaye de Lérins), etc... C'est d'ailleurs en Provence que Maïeul connaîtra ses plus vifs succès, avec les donations de Montségur (958), Saint-Michel (967), Lérins (978), Rosans (988) Valensole (990), Sarrians (988), sans oublier celles de Nantua1, dans l'Ain (959), Ganagobie (960)2, Pommiers (960) 3, Rioms, Notre-Dame de Ris4 (Puy de Dôme), Allex et les implantations à l'abbaye de Rompon (976), Saint-Marcel-lès-Chalon (Saône-et-Loire, 978), en tout au moins trente établissements monastiques dans le royaume d'Arles (Bourgogne jurane et Provence), le Mâconnais et le Bourbonnais. Tous ces monastères, Mayeul les liera d'avantage que ses prédécesseurs à la maison mère, par le truchement de donations ou d'acquisitions en particulier.

1. "C'est au VIIe siècle, dit la légende, que saint Amand, évêque de Maastricht, fonde l'abbaye de Nantua dans un village de pêcheurs. Des fouilles récentes ont permis de mettre à jour l'abside d'une vaste église préromane, celle sans doute où l'empereur Charles le Chauve a été inhumé de 877 à 884. Après l'invasion des Hongres, l'abbaye est rattachée à Cluny en 959 par une charte du roi Lothaire. " (texte extrait de la page http://fsc.cluny.free.fr/sites/nantua1.htm)

2. Le monastère de Ganagobie surplombe la Durance, au bord de la voie Domitienne, chemin qui pendant l'Antiquité et le Haut Moyen Âge liait le bassin rhodanien à la vallée du Pô. Entièrement restauré, le monastère abrite depuis 1992 une communauté bénédictine venue de Hautecombe en Savoie.

3. "Au début du IXe siècle (vers 834) des moines venus de Nantua fondaient un monastère bénédictin qui devait passer en 960 sous l'autorité de l'abbaye de Cluny. Sous l'administration des prieurs bugistes ou dauphinois, le monastère se développa et devint au XIIIe siècle un des principaux prieurés de l'ordre de Cluny."

(texte extrait de la page http://fsc.cluny.free.fr/sites/pommier1.htm)

4. "C'est en 978 qu'Amblard de Thiers, archevêque de Lyon, fit don d'une grande propriété et de terrains aux moines de Cluny afin qu'ils y bâtissent un monastère. En 979 commencèrent les premiers travaux de construction de la chapelle qui fut transformée, avant 1107, en église abbatiale, puis paroissiale dès 1287."

(texte extrait de la page http://fsc.cluny.free.fr/sites/ris1.html)

"Dès le VIe siècle, Saint-Marcel possède une abbaye royale puis un monastère basilical fondé par le roi Gontran, transformé successivement en monastère épiscopal, abbaye comtale puis chapitre de chanoines. Entre 979 et 986, le comte Geoffroy d'Anjou unit le monastère à Cluny. Il devient alors prieuré."

(texte extrait de la page http://fsc.cluny.free.fr/sites/stmarcel1.htm)

Soulignons que c'est du temps de l'abbatiat de Maïeul que nous sont connues les premières coutumes de Cluny, réunies en ce que nous appelons un coutumier, qui codifie les usages de l'abbaye. Les coutumes qui commencent d'être rédigées du temps de Mayeul (990, et achevées sous Odilon, vers 1015) sont exclusivement liturgiques, et connues sous le nom de "consuetudines antiquiores cluniacensis".

En 972, Mayeul est pris en otage par les Sarrasins établis à La Garde-Freinet, près de l'actuel port de Saint-Tropez, dans le massif des Maures. L'abbé de Cluny est échangé contre une rançon, ce qui n'empêche pas le comte Guillaume II de former une armée en représailles, dans le but d'une "guerre menée au nom de saint Maïeul", qui chasse par la même occasion les musulmans de Provence. On notera que le moine et chroniqueur Raoul Glaber (vers 1000-1050) racontera sa captivité dans un des rares récits, avant les Croisades et hors l'Espagne, à parler de l'Islam.

En 973, Mayeul refusera la tiare papale qu'on lui proposera à la mort d'Othon Ier. Ami et conseiller d'Othon II puis d'Othon III, ami de Gerbert d'Aurillac, qui deviendra pape sous le nom de Sylvestre II, Mayeul s'attire lui-même un grand prestige. La même année, le comte Lambert obtient le soutien de Maïeul et fonde l'abbaye de Paray-le-Monial (Saône-et-Loire). La première abbatiale, appelée Paray I, est construite dès 977.

Il meurt en 994, à 84 ans. La dévotion populaire perdurera sur son tombeau, du sœur-en-Velay à Souvigny*, jusqu'à la Révolution.


* "(...) une campagne de fouilles archéologiques vient tout juste de mettre au jour les traces des tombeaux de saint Mayeul et de saint Odilon. Des éléments lapidaires de première importance, comme les visages provenant des gisants, ont en effet été découverts durant le week-end de la Toussaint dans la nef de l'église Saint-Pierre Saint-Paul de Souvigny, qui demeure la plus grande église du Bourbonnais."

texte du 8 novembre 2001, extrait de la page http://www.culture.fr/culture/actualites/communiq/duffour-2001/allier.htm

En 997, lors d'une épidémie du « mal des ardents », Maïeul est, selon le témoignage de Raoul Glaber, avec saint Martin de Tours et saint Ulrich d'Augsbourg, l'un des trois saints les plus sollicités et attire des foules "de tout l'univers". L'histoire du culte de Maïeul reste à écrire. Les témoignages liturgiques sont abondants tout au long du Moyen Âge.
 
 


 
 

 

Sources :

 
http://tinoœb.cluny.free.fr/abbaye/histoire.html (illustration des armes)
http://www.limmatverlag.ch/strebel/strebel.fahrtenschreiber.htm (Image abbatiale de Payerne)
http://www.art-roman.net/berze2.htm (image de Maïeul)
 

 
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